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DAXS I.ES SABLES DE L'ASIE

Peu s'en fallut, pourtant, <|u'un misérable accident ne r(!'duisît à néant tous ces beaux projets.

Pour exi>lorer les lacs du Thibet, j'ai dans mes baga- ges un canot démontable; désireux d'expérimenter cette embarcation, je la fais mettre à l'eau et pars me jjromener sur le tieuve avec le cosaque Sirkine. Poussé par le vent et le courant, le canot file rapidement ; c'est un plaisir exquis de se sentir ainsi emporté, sans secousse, sans fatigue. Lorsque nous voulons revenir au camp, il n'en va plus de même; le courant est singulièrement plus rapide qu'il n'en a l'air. Ce serait un pénible labeur de le remonter à la rame. Sirkine va donc chercher dans le voisinage un hom- me et deux chevaux pour remorquer l'embarcation, il enfourche l'un et saisissant l'amarre c[ue je lui lance, haie le bateau.

Tout d'abord cela va très bien; mais soudain, Sirkine enfonce brusquement. Son cheval bat l'eau des quatre fers sans trouver pied, puis, en un clin d'œil, il est entraîné par le courant, tandis C[ue son cavalier tombe dans le deuve. Immédiatement je gouverne de son côté ; mais, em- pêtré dans ses vêtements, Sirkine nage péniblement. Avant qu'il ait pu saisir la rame que je lui tends, il disparaît. Heu- reusement il revient bientôt à la surface et peut s'accro- cher au bordage du canot ; sous son poids, la faible embar- cation manque de chavirer, et, à mon tour, je suis presque dans l'eau ; je parviens, cependant, à maintenir l'équilibre et à ramener la barque à la rive, avec Sirkine toujours cramponné.

Bientôt arrivent mes gens que la prolongation de notre absence avait inquiétés ; leur concours nous tire d'embarras en nous permettant de haler l'embarcation à la cordelle. Nous voici avertis. Sous son allure paisible ce tieuve cache une traîtrise dont il est prudent de se métier.

A notre retour au camp, c'est grande assemblée de

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visilciirs. 'l'niis les li:il)it;iiils «les <'ii\ icoiis, f|iii' j'ai coniiiis en lîSi).'), sont accourus pour nu* saluer. Daus ce |)ay.s les distractions sont rai'es, la vi'uue tTun étranger- est un évént'iiiciil iloiit on aurai! ij;ai(l(i dr. [nM'ilrr le spectacle. Aus.si bien les l'enunes sont-elles nomhrruscs, toutes vêtues <1(* leurs plus In^aux atours.

Aprrs un lon.u' palatire îivei- les indigènes, je vais visiter la harge découverte par Islam. Elle est en fort bon état, toute neuve et très solide. Je nie décide donc à en Faire l'ac- quisition. Pendant plusieurs mois, cette barge sera mon habitation ; mais pour la mettre en état de servir à cet usage, une transformation complète est nécessaire. Donc elle est amenée à |)rox.imité du camp, puis hissée sur la rive par les ettbrts de (juatre-vingt-dix honunes manœuvrant à la voix du beg, h la grande joie des indigènes. Tous ces préparatifs amusent ces grands enfants.

La main-d'(vuvre est abondante ; la nouvelle de mes projets s'étant promptement répandue dans tout le pays, des villages voisins arrivent une foule de chari)entiers ; il en vient de très loin, même de Yarkend.

Si la barge éprouvait une avarie ou si le Yarkend- Daria était trop peu profond jjour lui livi-er passage en aval, notre situation deviendrait mauvaise, et mes projets d'exploration seraient compromis. Pour parer à cette éventualité, je fais construire une barque })lus petite que nous prendrons en remorque. Avec le canot démon- table, j'aurai trois embarcatit»ns ayant des tirants d'eau différents. C'est ainsi qu'un véritable chantier de cons- truction navale est inqjrovisé sur les bords du gr-and Heiive de l'Asie centrale.

Après (piatre jours de travail, les barges sont achevées.

Le 15 a lieu la mise à flot en grande pompe comme s'il se fut agi du lancement d'un cuirassé en pays civilisé. De tous les en\irons arrive une foule énorme; jamais les bords du lieuve n'i^nt été, à coup sur, aussi animés. Tous les

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PJSVEN HEDlNp

Traduit duSuédeisÎparZCly.^RABOT

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Bans les sables de 1 Asie

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êtix Juven -éditeur 122rue Réaumur, Paris

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Têlix JVYEM, Éditeur. 122. Jjue fjéaumur. VJtTjlS

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LES MÉMOIRES DU PRÉSIDENT KRDGBR

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Je rejoins mon commando comme simple Burgher. y Je suis nomme général combattant y La débâcle de Poplar Growe et la prise de Bloerofontein y Je fais connaissance avec Lord Kitchener y Pourquoi je quittai Slabbcrtinek y Je dois reculer jusqu'au Transvaal y }t rentre dans l'État libre d'Orange y La Guerre contre les femmes y Tentative d'incursion dans la colonie du Cap y Une nuit qui tombe bien à propos y Blockhaus et attaques de nuit y Je réunis un commando de sept cents hommes y Je me fraye un chemin à travers une armée y y y y y

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L'ASIE INCONNUE

DANS LES SABLES DE L'ASIL

L'ASIE INCONNUE

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Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suéde, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

LE DOCTEUR b\ EN IlEDl.N

Docteur SVEN HEDIN

L'ASIE INCONNUE

DANS I.KS SAI!l.i:S

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Pau CiiAK'LEs 11 A BOT

Ouvrage nccotnpMgné de 3 caries et reproductions de photographies de l'autei

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A i.A Socii'ni': dk (tkociîahiiik uk Pauis

Ifi>iiiinj<jc Je Rccoinijissjncc.

ly SVEN IIKDIN.

Prcfacc du li-adiiclciir

Le coijagc dont nous présentons la version française offre un intérêt capital. Trois ans de suite le docteur Sien Iledin a parcouru la C/iine occidentale, explorant à fond l'immense cuvette du Tarini, dessinée par les crêtes énormes du Kouen- Lun, du Moustag, du Tian-Chan, puis, abandonnant cette dépression, il a, ensuite, sillonné de ses itinéraires le mjjsté- rieux Tltihet, celle extraordinaire région de la terre sur des espaces immenses le sol se dresse à des hauteurs de cinq à six milles mètres.

Et pendant ces trois années, bravant l'élouffement du simoun, les chaleurs tor rides et les froids polcdres, avec cette ténacité inébranlcdAe qui est un des traits du caractère suédois, le vcdllant explorateur n'a cessé de travailler et d'observer, tantôt remplissctnt des blancs de la carte, tantôt exhumant des sables les vestiges des civilisations qui s'épa- nouissaient jadis dans ces contrées aujourd'hui désertiques. Grâce à f activité toujours en éveil du docteur Sven Hedin, un jet de lumière a éclairé le mystère de cette partie de l'Asie.

L'œuvre considérable de ce voyageur n'intéresse pas seulement la géographie. Le Turkestan chinois est surveillé étroitement par les deux grandes puissances qui se disputent l'empire de l'Asie, el Lhassa, cette Rome bouddhique, jusqu'ici si jalousement fermée aux Européens, est l'objet de tentatives de pénétration dont l'importance ne saurcdt échapper. Aux intéressés les cartes et les observations scientifiques, si péné-

Il PREFACE DU TRADUCTEUR

iranies, du docteur Svcn Hedin, apportent des renseignements d'une valeur considérable. En protégeant les recherches du jeune explorateur suédois, l' Empereur de Russie a montré l'intérêt supérieur qu'il leur reconnaissent, et le savant géo- graphe qu'est lord Curzon, vice-roi des Indes, par lacordicdité de son accueil a mis en évidence la haute estime dans laquelle le monde officiel, co/nme le monde savant anglais, tient le doc-' teur Sven Hedin.

A toutes les curiosités fémine/d voyageur Scandinave a su rapporter d'intéressantes réponses et en même temps conquérir la sympathie de tous par l'imparticdité absolue de ses observations que seul le souci de la vérité scientijïque a inspirées.

Chaules RABOT. Paris, octobre 1903.

Prcfiicc de l\iiilctir

Pour ce nouveau toi/aye, coinnw pour mes prén'dentes entreprises en Asie, S. M. le Roi de Suède et de Norrèye a bien voulu /n'accorder le concours de ses Hhcralifcs et le putronuye le plus actif. A u début de ce récit, cest donc pour moi un decoir de dire ma reconnaissance profonde à noire vénéré souvcrccin .

A S. M. f Empereur de Russie Je me per/nets d'offrir également thumble honvnage de mes remercîments les plus chaleureux pour l'intérêt qu'il a daigné prendre à mon explo- ration. En toutes circonstances les cosac/ues, mis à ma dis- position par ordre de r Empereur, ont été mes auxiliaires les plus fidèles, les plus dévoués et les plus vigilants.

Le général Kouroputidne, ministre de la Guerre, a, lui aussi, contribué au succès de /)ion expédition. Le souvenir de la bienceillance qu'il m'a témoignée ne s'effacera pas de ma mémoire.

J'adresse, enfin, tous mes remercîments à ceux de mes compatriotes qui ont généreusement contribué aux frais de ce voyage, particulièrement à M. Emanuel Nobel. L'initiatim privée a mis à ma disposition une somme de 5G. 000 francs. Le surplus des dépenses, qui se sont élevées au double, a été couvert par les droits d'auteur de la relation de mes précé- dentes explorations.

A mon retour, la France m'a accueilli avec une cordialité dont f ai été profondément touché. La haute distinction que

2 DANS LES SABLES DE L'ASIE

tivité s'ouvre devant moi ; que sera-t-elle ? Grâce aux hautes protections sous lesquelles mon voyage s'accomplit, elle semble devoir être heureuse et féconde. S. M. l'Empereur de Russie a daigné m'accorder une escorte de cosaques et la libre entrée de mes bagages, comme leur trans- poi't gratuit en grande vitesse sur tout le réseau russe ; une faveur dont on appréciera l'importance, lorsque j'aurai ajouté que mes approvisionnements ne pèsent pas moins de 1,130 kilogrammes et que la distance à parcourir est de 5,300 kilomètres.

Le 30 juin, je quitte Saint-Pétersbourg. De la Baltique au pied du Tian-Chan, au seuil de la Chine, telle est ma première étape.

En cinq jours je traverse toute la Russie en diagonale, pour arriver sur les bords de la Caspienne. Cinq jours de chemin de fer ; après le surmenage des préparatifs du départ, c'est le repos bienfaisant.

Le 7 juillet, à Krasnovodsk, j'aborde la rive orientale de la Caspienne, je foule, enfin, le sol de l'Asie, cette terre qui fut le berceau des civilisations, et à laquelle me rattachent tant de souvenirs. J'y ai passé les plus belles années de la vie, et, toutes les forces de mon être, je vais maintenant les appliquer encore une fois à essayer de déchirer le voile de mystère qui enveloppe de vastes espaces de ce continent.

L^ne triste localité que Krasnovodsk, la tête de ligne actuelle du fameux chemin de fer transcaspien. Pas trace de végétation, pas une goutte d'eau potable! Toutes les sources sont salées, comme la mer qui bat ce rivage de mort. Pour approvisionner la colonie de fonctionnaires fixée dans ce désert, l'eau est apportée de loin dans des wagons- citernes. Et quelle température, 37" à l'ombre, à midi, ici sur le bord de la mer!

Le soir même de mon arrivée à Krasn(jvodsk, je monte dans le train du Transcaspien. Par ordre du général Kouropatkine, ministre de la Guerre, un \vagon entier est à

1)1-; i.A MAi.rigi i: \i si:i ii. \t\: \.\ ( him; u

iii;i (lis|Misiliiiii. .rriii|)il(' dedans tous mes hrijjragos ci ']c. m'y iiislalli' (•.oiniiio chez moi.

La tcMiipéraluro ati'ooe <|U(' j'ai à sujjpdrtiT |»ciidaiit, lo voyage me lait douMeinfiit a|)|)r('ci('r celle faveur. Me trou- vant seul, je |)uis demeurer très lé^^èriMiient vêtu, et, lorsque la fantaisi(> m'en prend, j(! m'adininistre une douclie dans le ci>ufortal)le cahiiiet de toiielle (pic comporte ma maison rou- lante.

Le S, vers mitli, la teiiipéi-aiure s'i'lcve h 41", o à l'ombre !

Maintes fois déjà la dosoriiition du oliomin de for lran.«î- oaspien a été faite, maintes fois la grandeur de cette entreprise, jjrélude du Transsibérien, a été célébrée. Inutile donc de m'attarder à des redites.

Le 9, de très grand malin, le train entre en gare de Merv. C'est de cette oasis que part l'embranchement sur Kouehk, la frontiùre afghane, l'amorce du futur chemin de fer sur Hérat. Il a été si souvent question de cette ligne dans les journaux que l'envie méprend de la visiter. Mon billet porte la mention suivante : « Par ordre de S. M. l'Empereur, la libre circulation est accordée au docteur Sven Hedin sur tous les chemins de fer de l'Empire, en Europe comme en Asie. » C'est le cas jamais de profiter de cette faveur. Mais, lorsque je fais part de mon intention aux auto- rités, elles m'exhibent un ordre du général Kouropalkine : « Si le docteur Sven Hedin vous exprime le désir de se rendre à Kouehk, veuillez lui faire savoir que la circulation sur cette ligne est absolument interdite à, tout voyageur. » Quoi- que cette nouvelle me contrarie, je ne puis m'em pécher de reconnaître que le ministre de la Guerre a parfaitement raison. Un point stratégique de cette importance ne peut être ouvert à la curiosité.

Continuons donc notre route. Voici Tcliardjoui, puis l'Amou-Daria. Ce fleuve majestueux roule en cette saison, à pleins bords, des flots café au lait ; la voie l'enjambe sur

4 DANS LES SABLES DE L'ASIE

un large pont, sur pilotis, dont la traversée ne dure pas moins de vingt-six minutes; à mon retour, en 1902, il sera remplacé par un superbe viaduc de fer. Plus loin, c'est la Nou- velle Boukliara. Dans la banlieue de la « Rome mahomé- tane », une ville européenne a été fondée. L'émir, le descen- dant de Tamerlan, s'y est déjà fait construire un palais dans le style russe. Après, c'est Samarkande, puis Taclikent, la capitale du Turkestan occidental, je m'arrête pour présenter mes devoirs au gouverneur général, le général Doukhovskoy, et pour comparer mes chronomètres à ceux de l'observatoire. Le 12, je quitte Tachkent. C'est ma dernière étape en chemin de ter.

Un pa}s nouveau commence. Le désert sablonneux est maintenant passé; de tous côtés, des vergers, des cultures, des villages, et, au sud, les crêtes de l'Alaï blanchissent dans l'azur immaculé. Lentement le train remonte la riante vallée du Ferghana.

Le lendemain j'arrive à Andidjan, le terminus du réseau ferré en Asie centrale, au pied du Tian-Chan et du Pamir. A la gare j'ai la joie de rencontrer Islam Baï , mon fidèle compagnon dans mon précédent voyage. Pendant les trois ans que nous avons vécu ensemble au milieu des sables brûlants et des cimes glacées de l'Asie, ce brave homme m'a témoigné un dévouement absolu; par sa fidélité, il a contribué à assurer le succès de mon ex- ploration. Depuis mars 1897, date à laquelle nous nous sommes séparés à Ourga, après avoir traversé ensemble le continent asiatique. Islam Baï a vieilli, sa barbe a blanchi. N'importe il est encore vigoureux et un homme comme lui en vaut deux. Cette fois donc encore il sera mon Karai-ane-buclii, c'est-à-dir-e le chef de ma caravane; en toute sécurité je puis me reposer sur ce serviteur incom- parable du soin de diriger le train d'équipage et me con- sacrer en toute liberté d'esprit à mes travaux. Pour ceux

KF, 1,\ HM.IK^fl', Ali Si;i II. 1)1-: |.\ ( |||\i; 7

(Ir mes li'ctciirs (|iii sciaiciil. tciih's (rciilri-|»fcii(lr<' à Iciii- tour iMic <-\|)li)i;iliiiii rii Asie (îoiitnilo, j'ajuiilo (juo j'accordais à ce hruvf Sai'ti' un traitomcnt de 10 i-Dublcs par mois, une soiimie ('norme pour un Asiatifpic. Pour son eiiln'e on Ibnc- tions. Islam Haï a à l'oiiduiic tous les bagages à Ocli, au pied de l'Alaï.

Ocli est un elief-lieu de <listri<'l dont la popidalion sV-lève à IJG.OOO âmes environ (35,000 Sartes, lôO iiusses et 800 hommes de garnison).

J'y séjournai quinze jours pour oi-ganiser ma caravane, enrôler le persoimel nécessaire et compléter les approvision- nements.

Le 31 juillet les préparatifs sont eiilin acln-vés, et je donne l'ordre de dépait j)0ur allei- camper au village de Mady. La caravane est imposante : (juatre « djiguites », (1) (piatre conducteurs, vingt-six chevaux, le tout sous la direc- tion d'Islam Bai. Après qu'elle a pris l'avance, je m'ache- mine à mon tour en compagnie de brillants officiers et de jeunes et jolies fenunes. Tous mes amis d'Och ont tenu à m'accompagner jusqu'à Mady, je leur oll're une fôte champêtre. A l'ombre d'un b(juquet d'ai'bres sous une grande tente, garnie de tables et de chaises, im lunch est servi; les dernières heures (jue je i)asse au milieu de la civilisa- tion s'écoulent dans la plus charmante société, dans le j)étil- lement d'une réunion pleine d'entrain et de gaîté. A la nuit tombante, mes amis me (|uittent; leur troupe joyeuse s'éloigne rapidement, le galop de leurs chevaux s'amortit progressi- vement dans le silence de la lin du j'iur. . .

Maintenant, je suis seul; pour de longs mois, pour des années je suis séparé du reste du monde. La rude existence de l'explorateur recommence; à 9 heures du soir, j'exécute ma i)remière série d'observations météorologiques. Demain j'attatpierai les hautes montagnes de l'Asie centi-ale.

Q-'lljl) Courriers (Note du traducteur).

8 DANS LES SABLES DE L'ASIE

D'Och à Kachgar, la capitale du Turkestan chinois, qui ï^era le point de départ de mon exploration, la route franchit deux puissantes chaînes de montagnes, l'AIaï et le Tian-Chan. Il y a cinq ans, j'ai escaladé l'Alaï en plein hiver, en nageant, pour ainsi dire, dans d'épaisses nappes de neige, exposé à chaque instant à des avalanches mortelles. Combien aujourd'hui le chemin est plus aisé ; l'ardent so- leil du Turkestan a fondu toutes les neiges basses, et c'est en voiture que je gravis la montagne.

A travers cet énorme relief, une route militaire car- rossable a été construite, destinée à assurer des communi- cations faciles avec le Pamirsky-Post, le fort construit par les énergiques soldats russes à 3,610 mètres, sur le Toit- du-Monde. Elle franchit l'Alaï au col de Taldyk (3,540 mè- tres), traverse la vallée du Kizil-Sou, gravit ensuite le Trans- Alaï au Kizil-Art (4,270 mètres), et, par l' Ak-Baïtal (4,682 mè- tres), atteint le Pamirsky-Post. Sur plusieurs points, comme à Bordoba dans la vallée du Kizil-Sou, et au Kara-Koul, de solides refuges en maçonnerie ont été construits, dissimulés dans des replis de terrain. De loin ils ressemblent à des monticules de pierres, si bien que l'on peut passer tout près de ces stations sans les distinguer. Ces refuges contiennent de bonnes chambres munies d'appareils de chauffage et des approvisionnements; en hiver, les voyageurs et les courriers surpris dans ces solitudes par la terrible tourmente de neige sont assurés d'y trouver un abri réconfortant. Chaque prin- temps, les avalanches et les torrents dégradent la route, mais promptement les dégâts sont réparés ; au momentde mon passage, la chaussée était en excellent état. . .

C'est l'époque les Kirgliizes se dirigent vers la mon- tagne et vers la vallée du Kizil-Sou. A chaque instant nous croisons leurs pittoresques caravanes et leurs immenses trou- peaux, des milliers et des milliers de vaches, de moutons, de chevaux et de chameaux. Très amusante, la silhouette

I^LA»! BAI. CARaVaMF.R TN CUFF

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<lcs rclIlini'S .-INrC Icill'S V<''t('lll('llts tout l'dll^'CS cl Icni's ('•noi'- Illi's i"iiill"illr> lil;ilir||(>s. (';i et, l.'i, les IKMMîulcs oiil irisirilli' leurs cainix'ini'iils ((tout) et (loniiciit le s|)ccl;if|(! cui-icux (h; scriios !iiiiiiu'<>s au uiili(Mi de l'cnVayante solitu<lc.

Lp i aiii'it, Ir lii\ouac est iiislallr sdiis un Iminjucl <le peupliers daus un site uiorvcilieux. Le i)uvsa^'e laisse une impression de calnio et d(! paix sercùne ; on a la sensa- tion d'un inliiii rejjos. Le ciel est couvert, la température a{?i"éalde; de temps à autre tombe une pluie Une ipii laisse bientôt reparaître le soleil. Sous le souille Ir^'ci- de la brise du nord, les peui)liers bi'uissent. doueeiiient comme une ni- meui" lointaine de chant, (^ue de souvenirs ce i'ri'' misse ment réveille en moi, de souvenirs tristes coiume de souvenirs joveux (\e^ années passées au centre de l'Asii^l Désormais, il me suivra pendant lon^temjjs, ce bruit caractéristique. Bercé par cette mélopée; de la nature, je m'absorbe en moi- même, je repasse mes projets d'exploration, je songe à l'avenir. Que me réserve-t-il ?

Je n'ai i)as encore repris l'accoutumance de la solitude. Ma vie a été si i-emplie ces deux dernières années ! Après avoir été entraîné dans le tourbillon de la civilisation, on ne se retrouve pas du jour au lendemain, seul et isolé dans le désert, sans un moment d'angoisse. Encore (jucli]uetemi)s et je serai ajusté à ce milieu j)ar l'existence réglée et métho- dique de la vie en caravane.

Dans la soirée, les peui)liers chantent toujours mélan- coliciuement ; le torrent bruit ; sa rumeur, toujours paisible, toujours égale, annonce le travail persistant et constant de l'eau, qui triomphera de tous les obstacles.

C'est un ajjpel à la patience qui doit conduire à la vic- toire. Maintenant le but est lointain, très lointain même ; mais chaque jour m'en rapprochera, et chaque jour m'ap- portera un nouveau gain sur l'inconnu.

Le bivouac est silencieux; point de l'eu jetant une clarté joyeuse dans l'obscurité de la nuit, point non plus de groupes

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12 DANS LES SABLES DE L'ASIE

bruyants de caravaniers. Mes hommes sont allés dormir dans les huttes voisines.

Vers minuit, pluie abondante ; son crépitement sur la tente couvre la symphonie du torrent. Après la chaleur étouf- fante des plaines, cette fraîcheur exquise donne à tout l'être un regain d'énergie.

Encore deux jours de marche et voici le sommet du col de Taldyk, puis la vallée de l'Alaï ou du Kizil-Sou. Là, conversion à l'est vers lo col de Tong-Bouroun, nous franchirons le Tian-Chan. Maintenant, plus de route carros- sable; je renvoie mon équipage et poursuis mon chemin à cheval.

Nous laissons derrière nous, l'un après l'autre, tous les produits de la civilisation : à Andidjan, le chemin de fer; sur les bords du Kizil-Sou, les routes. Nous n'en rencon- trerons plus que dans deux ans et demi.

Nous suivons le couloir formé par le Kizil-Sou, entre les deux puissantes chaînes de l'Alaï et du Trans-Alaï.

Avant d'entamer l'ascension du col, séjour sur d'abon- dants pâturages pour refaire les chevaux. Des torrents de pluie rendent fâcheusement cette halte peu agréable. C^est l'annonce de l'automne dans le Ferghana.

Le lendemain la caravane franchit le Tian-Chan par la dépression de Tong-Bouroun. Du bassin de la mer d'Aral, je passe dans celui du Lob-Nor (1), dans la grande cuvette de l'Asie centrale que, pendant près de deux ans, je sillon- nerai de mes itinéraires. J'approche du terrain d'explora- tion (|ue j'ai choisi.

Le territoire russe s'étend ici au delà de l'arête maî- tresse du Tian-Chan ; il empiète sur le versant oriental, en prenant un point d'appui au fort d'Irkechtan.

Perdue au milieu de cette solitude montueuse, une

(1) Nous avons adopté dans cette édition la transcription usitée en fran- çais : Lob-Nor. Le docteur Sven-Hedin écrit, au contraire, Lop-Nor. [Note du traducteur.)

i)i: i.A iiAi.iKjt K AI SKI II. ni': i.a ciiink 13

troupe do ces vaillants soldats (jU(î s(jrit les cosaijues monte la garde à ce drhniiclK' de la llussic; sur la Chine.

Passé Irkeclitan, nous onti-(»us sur le Icrriloirc du O'ieste Empire. Point de Imrcîiu <li^ dou.'iin', ixijnt do garde fron- lirrc; II' |)rcmier poste chinois se trouve hcaucoup plus en av;d, à ( )uiouglchat, installé dans drs retranchements en argile!

Très mouvementée, la descente du 'rian-Chan, Les tor- rents sont nombreux et puissants; naturellement point de |)i>nt.

(^ue les hommes prennent des bains en les passant gué, cela importe peu : ces immersions dans l'eau froide don- nent au corps une nouvelle vigueur; mais il n'en va pas de même pour les bagages, surtout pour les caisses d'instru- ments et de produits pliotographi(iues. La moindre goutte d'eau causerait des dommages irréparables.

La traversée du Kizil-Sou kachgarien nous donna sur- tout de la tablature ; le courant était de foudre, le fond cou- vert de gros blocs. Les premiers qui tentèrent le passage culbutèrent dans des trous ou furent emportés, et ne se tirè- rent d'airaii"e ({u'avcc peine. La situation n'était pas précisé- ment rassurante ; dans une misérable aventure, au début du voyage, allais-je perdre ma précieuse provision de plaques sur kKjuelle je tondais tant d'espoir ? Grâce au dévouement de mes caravaniers cela se passa mieux que je ne l'avais espéré : trois hommes se mirent courageusement à l'eau et guidèrent l'un après l'autre les chevaux chargés du maté- riel scientifique. N'importe, j'éprouvai de cruelles angoisses en voyant les caisses au milieu des vagues du torrent fu- rieux. Le métier de photographe n'est pas précisément aisé en Asie centrale, et le lecteur .se figurera difficilement la somme de ti-ibulations que comjioi'tent les gravures de ce livre.

C'est le dernier incident sur le Tian-Chan. Le terrain s'abaisse, nous montons et descendons une série de mon-

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tagnes, puis de collines; finalement c'est la plaine, la plaine du Tarini, le grand bassin fermé de l'Asie centrale. Le U) août, la caravane fait son entrée à Kachgar; me voici enlin au seuil de la région qui constitue mon champ d'explo- ration.

A Kachgar, je me retrouve en pays ami. Dans cette ville de l'extrême occident chinois j'ai déjà fait cinq séjours et chaque fois j'ai reçu l'hospitalité la plus cordiale chez le consul général de Russie, le conseiller Pétrovsky. En toute occasion le représentant impérial m'a comblé de témoi- gnages d'affection; aujourd'hui encore, il me donne une nouvelle preuve de son amitié en venant au-devant de moi avec une brillante escorte de cosaques. Par cette démarche il étend sur moi, aux yeux des indigènes, sa protection, et elle est singulièrement puissante. Dans le Turkestan chinois, le consul général de Russie est pour ainsi dire omnipotent.

Kachgar est notre dernière étape avant le désert. C'est, par suite, c^ue je dois organiser ma caravane; une orga- nisation qui exige les soins les plus minutieux. De la qualité des hommes et des bctes qui composent la troupe dépend, en efi'et, le succès du voyage, et on ne doit rien oublier sous peine de s'exposer peut-être à la défaite. Il faut envisager toutes les éventualités qui peuvent se présenter, et se munir en conséquence.

Les préparatifs commencent par une opération de banque. Les monnaies européennes n'ayant point cours dans l'inté- rieur de la Chine, je dois changer le montant de ma caisse, 11,500 roubles, soit environ 30,000 francs, en lingots d'ar- gent chinois, en yambas. Vnrjamba pèse 1,850 grammes; au cours du jour, il vaut 72 roubles, soit 192 francs (1). Cette

(1) Au cours de 72 roubles le yamba vaut donc environ le rouble co mpté à raison de 2 fr. 66 "-/s- Pendant, le cours du voyage de M. Sven Hedin en Asie centrale, la valeur du yamba a subi des fluctuations importantes ; c'est ainsi qu'il a atteint 90 roubles, soit 240 francs. Ce cours de 90 roubles avait été fixé par la succursale de la banque russo-cbinoise de Kachgar. \Notc du traducteur.)

i)K i,\ MAi,ri(.tri'; ai si;i ii, m; i.\ < iii\i; 15

opri'atiiiii Iciiiiiiii'f j"' 111'' trouve :'i la tète dit HH y^///(- h(ts, soit, lie ^".KS Uilos d'ar^^i'tit. l'as |)iati{|iie, n'est-ce pas, la monnaie rliinoise |)our les |»orlf-iiioiiriaie europ(''ens i? Les lin^'ots sont répartis dans les caisses de lY-serve ijui ne doivent pas être ouvertes à cliai|ue bivouac. Gràco à cotte préctuilion, >i je suis volé, je ne serai |)as dépouilla de toute ma l'oi'tiiiie d'un seul rniip.

Pendant les né;LÇocialions linancièrcs, Islam Haï fait l'ac- (piisition de (juaior/.e chameaux et d'un dromadaire, au prix de ()L' i-ouliles fKi.") l'rancs) par tète. Deux seujenient de ces niagnitii|iii's Ix'tes survivront aux fatigues de la route.

Ajjrès les bètes, les hommes; le recrutement de ceux-ci est toujours alTaire d(''licate. Comme chamelier en (dief, je prends un certain Nias lladji; avec lui nous n'eûmes pas la main pré-cisément heureuse. Mngag»'' sur sa ri'put.'i- tion de \né[r de saint homme avait fait un pèlerinage au tom- beau du Prophète), ce Nias se révéla i)ar la suite un h-ipon sans vergogne. Comme seconds, le ch.-uni'licr en chef a deux Sartes, sujets russes; eux, en revanclie, montrèrent une fide;- lité à toute épreuve. Tout ce personnel est placé .sous l'au- torité d'Islam et sous la surveillance de deux cosaques de l'escorte du consul général de Kachgar. Ces soldats m'ac- compagneront jusqu'au moment deux autres cosaijues, des Bouriates de Transbaïkalie mis à ma disposition par rKmpereur, m'auront rejoint. Ces braves cavaliers russes me témoignèrent un dévouement (jue je ne saurais trop exalter.

Au milieu de ces ennuveux préparatifs, les distractions ne manquaient pas. En outre du consul général de Russie, il y a, à Kachgar, un agent du gouvernement anglo-indien, M. Macartney, et cette ville est le siège d'une mission évan- gélique suédoise. Dans toutes ces hospitalières maisons s'oi-ganisent des dîners et des réceptions pour fêter l'explo- rateur avant son départ. Du reste, pendant mon séjour, la

16 DANS LES SABLES DE L'ASIE

vie monotone de Kachgar se trouve singulirrement anim^-e par le passage de plusieurs voyageurs. Un jour arrive le colonel M" Swiney, ({ui retourne aux Indes par l'Asie cen- trale, un autre jour deux Français, M. Saint- Yves et le lieu- tenant Bourgoin.

Le 5 septembre, après trois semaines de palabres et de travail, l'heure du départ est venue. Juste à ce moment éclate un orage terrible. Devant ce présage sinistre, un esprit superstitieux reculerait. J'aurais agi sagement en ordonnant la retraite... pour aller nous mettre h l'abri : en quelques minutes, en effet, la pluie diluvienne transforme le sol argileux en un immense bourbier. Sur ce terrain glissant les chameaux vacillent et culbutent à tous les pas, pour ainsi dire. A chaque chute la caravane s'arrête, les hommes déchargent l'animal, le relèvent, jmis le rechargent ; et, tou- jours la pluie tombe, torrentielle. Le terrain est-il acci- denté, se présente-t-il devant nous un monticule, sur ses pentes glissantes les chameaux ne peuvent tenir en équi- libre ; il faut alors prendre pelles et pioches pour creuser jusqu'à ce que l'on ait mis à découvert un sol sec. Tant et .si bien que nous avançons comme des tortues et que cette pre- mière étape qui, dans des circonstances ordinaires, aurait été une promenade, est épuisante. Heureusement, dans la région nous allons pénétrer, une pareille pluie est un phénomène exceptionnel : pas avant deux ans^, nous ne rece- vrons une telle douehe.

CIIAlMllil'; 11

VKIJS LK TA Kl M

De Ktielifjnr à Laïlik. Prrp/iriUiJ's de descente du Tariin. Un c/itmlier de constructions narales au cœur de l'Asie centrale.

Lo nouveau voyage (jue j'eiilrej)reuds en Asio centrale a poui' objet la solution de problèmes de ^('Higr'apliie plivsique. Indiquons-en donc les termes et, pour cela, prenons une carte.

A peu près au milieu ilu continent asiatirpie, apparaît une imniens<> ellipse dessinée par d'énormes faisceaux mon- tagneux (pii constituent les reliefs les plus accusés de notre planète. Au nord c'est la chaîne du Tian-Chan, vingt-cin(| fois plus étendue rpie celle des Alpes, à l'ouest les massifs du Moustagli-Ata et le Pamir, au sud le Kouen-Lun, pi-écé- dant le colossal plateau duTliibet; à l'est la courbe n'e.st indiquée que par des collines et par des dunes. Tout l'énorme vide, compris entre ces crêtes gigantesques est occupé par un désert de sables, le Takla-IMakane, (|ui s'unit à une autre mer de sable, le Gobi, dont il semble un golfe cerné de montagnes.

Comme le bassin de la mer d'Aral situé à l'occident du Pamir, comme celui du Balkharli, au nord du Tian-Chan, le Takla-Makane forme une cuvette sans communication avec la mer. De l'enceinte montagneuse chargée de neiges et de glaciers descendent vers cette immense dépression de larges et puissants torrents. A la sortie des gorges dont

IS DANS LES SABLES DE L'ASIE

elles sont issues, ces eaux ont déterminé la création de toute une série d'oasis : Khotan, Yarkcnd, Kérya, Karga- lik, etc., etc.; les établissements humains sont blottis au j3ied des montagnes, à proximité de la fraîcheur bienfaisante et fertilisante. Au delà, à travers les sables, les eaux gar- dent encore quelque temps, la force de creuser de profonds sillons ; mais bues par un sol desséché, volatilisées par un soleil ardent, elles diminuent progressivement et finissent bientôt par disparaître.

De toutes les rivières descendues du Kouen-Lun et du Moustaglî-Ata dans le Takla-Makane, une seule, le Yar- kend-Daria, qui deviendra le Tarim, a un cours constant; toutes les autres ne renferment d'eau qu'à l'époque de la fonte des neiges. Un Hot roule alors, impétueux, puis peu à peu tarit, laissant seulement, comme témoins de son pas- sage, quelques flaques cachées sous les tamaris et sous les peupliers dont la verdure jalonne le chemin parcouru par l'eau.

Dans le long arc de cercle qu'il décrit à travers le Sahara asiatique, le Tarim s'appauvrit, lui aussi, peu à peu, et fina- lement se termine dans un marécage, le Lob-Nor. Ce Lob- Nor est le plus singulier des lacs. C'est une nappe d'eau vagabonde ; tantôt elle se trouve dans le bassin qu'elle occupe aujourd'hui, tantôt dans un second, situé à un degré plus au nord.

Le pays de Lob est absolument plat ; poussés ])ar le vent, les sables modifient à chaque instant le sens de l'écoulement des eaux à travers cette plaine. C'est ce que j'ai parfaitement constaté au cours de mon exploration de 1896. Depuis, des doutes ont été émis sur l'exactitude de mes observations; de plus, bien des points très inté- ressants sont encore obscurs. Aussi bien, en tète du pro- gramme de mon nouveau voyage, figure l'étude approfon- die du régime du Tarim et du Lob-Nor. Pour suivre mon enquête dans les meilleures conditions possibles de succès

L-^v>

Vi;US I.K T.MilM 21

l'X slll'loilt |inur i|u';iii(iiii(^ |i:iiticiil;iiili' du Mnivr iir |)iii.sse iir<'fli;i|)|»<T, i";ii iv.solii t|r |.' (lorciulr*' dans tout son Cf)iirs iiilViMMii'.

In inti'rrl topograpliicpio s'attaclie h ce voyage. Le 'l'arini n'a jamais •'(»' encDi-e relève' avec piN'risiun. Tiiiis les vovagpurs (|ni ont o\|)ion' cotte vallée ont rjicinin*'' aune (•(M'tainc (lislaïKT de la l'iviT'i-c d ndnl pu, |iar suite, dessiner ses innonil)ial)l''s courhes et méandres, ni étudier son ré- gime si particulier. Remplir cette lacune dans nos connais- sances géographiques par l'établissement d'une carte soignée et par des observations liydrologiepies nn'tlioiIi(jues, tel sera le second objectif de mou expédition.

Comme point de départ de cette navigation, j'ai chdisi Laïlik, localité située ù. cinf| jours de marche de Kachgar.

Le 10 .septembre au soir, nous sommes sur les bords du Yark(Mid-Daria. Dès le lendemain matin, le /jeçj de la région auquel le kio tut il) de Ivachgar m'a chaudement recommandé, vient m'assurer de .son concours et de celui do toute la population.

Après cette visite. Islam Rai, m'apporte une bonne nouvelle. Dès le matin, il s'est mis en campagne et a réussi à trouver une barge qui, d'après son récit, me conviendrait à tous les points de- vue. Son propriétaii'e est tout prêt à me la céder, moyennant un ijamlxi et demi, soit L'cScS francs environ. L'exécution de l'entreprise ne semble d(^nc pas devoir présenter les diflicultés que je redoutais. Depuis que j'avais formé ce projet de navigation, un gros point noir persistait dans l'horizon de mes pen.sées : c'était la question de rend)arcation. Trouverais-je ou ne trouverais-je pas une barge convenable? Le succès dépendait en grande partie de cette question. Je laisse donc à penser avec quelle joie j'accueille le retour d'Islam.

(I) Préfet chinois. [Note du Irnducteur.)

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Peu s'en lallut, pourtant, qu'un misérable accident ne réduisît à néant tous ces beaux projets.

Pour explorer les lacs du Thibet, j'ai dans mes baga- ges un canot d(''montable ; désireux d'expérimenter cette embarcation, je la fais mettre à l'eau et pars me promener sur le fleuve avec le cosaque Sirkine. Poussé par le vent et le courant^ le canot file rapidement ; c'est un plaisir exquis de se sentir ainsi emporté, sans secousse, sans fatigue. Lorsque nous voulons revenir au camp, il n'en va plus de même; le courant est singulièrement plus rapide qu'il n'en a l'air. Ce serait un pénible labeur de le remonter à la rame. Sirkine va donc cliercher dans le voisinage un hom- me et deux chevaux pour remorquer l'embarcation, il enfourche l'un et saisissant l'amarre que je lui lance, haie le bateau.

Tout d'abord cela va trùs bien ; mais soudain, Sirkine enfonce brusquement. Son cheval bat l'eau des quatre fers sans trouver pied, puis, en un clin d'œil, il est entraîné par le courant, tandis que son cavalier tombe dans le fleuve. Immédiatement je gouverne de son coté ; mais, em- pêtré dans ses vêtements, Sirkine nage péniblement. Avant qu'il ait pu saisir la rame que je lui tends, il disparaît. Heu- reusement il revient bientôt à la surface et peut s'accro- cher au bordage du canot ; sous son poids, la faible embar- cation manque de chavirer, et, à mon tour, je suis presque dans l'eau ; je parviens, cependant, à maintenir l'équilibre et à ramener la barque à la rive, avec Sirkine toujours cramponné.

Bientôt arrivent mes gens que la prolongation de notre absence avait inquiétés ; leur concours nous tire d'embarras en nous permettant de haler l'embarcation à la cordelle. Nous voici avertis. Sous son allure paisible ce fleuve cache une traîtrise dont il est prudent de se méfier.

A notre retour au camp, c'est grande assemblée de

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Vl-us i.i; I \KiM ts

visitriiis. TciiH It's li:iliil;iiils des rii\ iivms, f|ui' j ;ii idimiis en IS!)."). sont accourus \xn\v iii(> .s;ilucr. Dans co pays les ilislraclioiis sont rai-es, la m nue d'un ôli'anger est un ôvéncnicnt dont on aurait garde de perdre le spectacle. Aussi bien les l'emmes sont-elles iii>ml)i'euses, toutes V(Hues do leui's plus beaux atours.

Apres un long i)alabre avei- les indigènes, je vais visiter la l)arge d<'couverte par Islam. Elle est en fort bon état, toute neuve et très solide. Je me décide donc h en l'aire l'ac- (juisition. Pendant plusieurs mois, cette barge sera mon habitation ; mais poui" la mettre en état de servit- à cet usage, une transformation complète est nécessaire. Donc elle est amenée î\ proximité du camp, puis hissée sur la rive par les efforts de (piatre-vingt-dix honnnes manœuvrant à la voix du beg, à la grande joie des indigènes. Tous ces préparatifs amusent ces grands enfants.

La main-d'œuvre est abondante ; la nouvelle de mes projets s'étant promptement répandue dans tout le pays, des villages voisins arrivent une foule de charpentiers; il en vient de très loin, même de Yarkend.

Si la barge éprouvait une avarie ou si le Yarkt-nd- Daria était trop peu profond i)our lui livrer passage en aval, notre situation deviendrait mauvaise, et mes projets d'exi)loration seraient compromis. Pour parer à cette éventualité, je fais construii-e une barque plus petite que nous prendrons en remorque. Avec le canot démon- table, j'aurai trois embarcations ayant des tirants d'eau différents. C'est ainsi qu'un véritable chantier de cons- truction navale est improvisé sur les bords du grand tleiive de l'Asie centrale.

Après quatre jours de travail, les barges sont achevées.

Le 15 a lieu la mise à flot en grande pompe comme s'il se fût agi du lancement d'un cuirassé en pays civilisé. De tous les environs arrive une foule énorme; jamais les bords du fleuve n'ont été, à coup sur, aussi animés. Tous les

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curieux m'apportent des présents, qui des moutons, qui des poulets, qui des œufs ou des abricots. Je sais ce que cela veut dire, et, en échange de ces cadeaux, je fais remettre à chacun unsouvenir.

L'opération du lancement réussit à merveille; les essais que j'exécute aussitôt après donnent d'excellents résultats.

Le soir, pour célébrer l'événement, grand dîner en l'hon- neur des notables et souper pour tous les ouvriers. Le menu est court : pouding de riz, mouton, fruits et thé à discrétion, mais la chère est abondante, et, pour corser le programme, la boîte à musique fait entendre tout son répertoire.

Le soir, illumination et concert indigène.

La barge sur laquelle je vais descendre le grand fleuve de l'Asie centrale est longue de 11", 5, large de 2™, 37 et creuse de 0™,83. En jileine charge, son tirant d'eau est de 0"",23. A l'avant est installée une plate-forme, longue de 3"", 7 et large de 2'°,16 sur laquelle est dressée une tente; ce sera tout à la fois mon poste d'observation, mon [cabinet de tra- vail et ma chambre à coucher. Assis à une table de travail, je verrai se dérouler devant moi les accidents du terrain et les porterai immédiatement sur le papier, dressant ainsi la carte au fur et à mesure de notre marche.

Au milieu de la barge est construite une cabine carrée Cjui servira de chambre noire pour la photographie. En arrière se trouvent le magasin et la cuisine établie sur un foyer en argile.

La barge-tender est longue de six mètres et large d'un mètre. Elle porte les vivres qui n'ont pu être chargés sur la grande embarcation.

L'équipage de la llottille comprend seulement quatre bateliers, trois sur la grande barge et un sur la petite. Son rôle consistera à éviter les échouages sur les bancs et les abordages contre les berges, en guidant les embarcations au moyen de gaffes.

Dans cette expédition me suivirent le fidèle Islam et Ka-

VKHS I.i; lAUlM 25

dor, (Ml ijiialitt' d»- srrilx- imisiilin.in; m- trouvant piis rfiii|il"ii <lo s<iii lalt'iil îiii coiii's »|r cctli' iia\ i^'atioii, |\a(l<i' passa ilii seciV'Iariat à la ctiisiiu'.

l'riulaiit <|ii<' j'' <li'sccinlrai If 'raiiiii, la iMravaiMî, sous IV>t;c(trlf tics (Inix (-(isafiufs, par Aksou et Korla, ^'af,'n<'i-M Ar^'liaiic (Aïiil^'an), sur le cours iiifôrifur du il<'U\<', clic m'attendra. Pendant le trajet, clic sera accompagnée, d'a- })rcs les ()i(lr<'s du t((o-f(tï ^](' Kacli^^ar, par des hegs ou par des représentants de l'autorité cliinoise. De j)lus mes gens sont munis de passeports chinois et de lettres de i-ecommandation du consul général IV-trovsky |)our les agents consulaires russes (1) à Korla et à Aksou, c'est-à-dire les cjicfs des com- munautés d'indigènes du Turkestan occidental. L»- cosariue Sirkine a ordre de tenir un journal de route et un compte des dépenses. Pour l'entretien de la caravane j)endant ce long voyage, le chamelier en chef reçoit quatre y«//jèa5 et demi, soit 864 francs.

Je demeurai encore un jour à Laïlik pour étalonner la marclie de la barge, alin de pouvoir évaluer les dis- tances en descendant le fleuve. Sur la berge droite, je mesure à la chaîne une base de 1,250 mètres. Sous l'im- pulsion du courant, la barge parcourt cette distance en vingt-six minutes et le canot démontable en vingt-deux minutes dix-sept secondes ; la vitesse du courant est donc ici d'environ 50 mètres à la minute. Le fleuve est large de 134"', 170, sa profondeur maxinia (tout près de la rive droite) de 2"", 74, son débit de OS'^^S à la seconde, sa plus grande vites.so d'écoulement de 0"',893 à la seconde. Pour l'échelle des distances ce la carte, je puis donc ad- mettre qu'une minute de dérive correspond à un jiarcours de 50 mètres. La vitesse du courant subit naturellement de très grandes variations; pour obtenir une valeur pré-

(1) Ces aijents portent le titre d'aksukal. (Note du traducteur.)

26 DANS LES SABLES DE L'ASIE

cise de notre vitesse de marche, je devrai donc mesurer plusieurs fois par jour la dérive des eaux.

Le 17 septembre nous nous mettons en route. La cara- vane s'ébranle la première; à 2 heures de l'après-midi les amarres qui retiennent la barge sont larguées, et, lentement, majestueusement, notre pesante nef prend le lil du courant.

f HAPmv'K m

SUIl I.K YAUKKND-llAKIA

Aspect des rices. Tempête de sable. E.ragi'ration des indi- tjùnes. Déplacements fréquents du lit du Jleuve. Méandres extraordinaires. Le désert à col d'oiseau. Le sens topogra- f)hi(iue c/ie^ les primitifs, Le Tari m.

Sur IVau lourde et lente la barge glisse. P;is un bruit. Parfois seulement un lé^'er susui-reinent produit par le bri- sement de l'eau autour d'un tronc en.sablé, parfois encore deux ou trois clapotements lorsque les bateliers lancent leur.s gaffe.'^ dans le lleuve pour éviter un l)anc. Knsuite plus rien, le grand silence reprend...

...Bientôt les rives s'animent d'une foule d'indigènes chargés de i)rovisions ; dans ces parages la faim n'est |)as ù redouter. La soute aux vivres est bien garnie; inutile donc de nous arrêter. Mais cela ne l'ait i)as l'affaire de tous ces gens; ils .se mettent à Teau avec leurs corbeilles, gagnent un banc, nous attendent au passage et grimpent à bord connue à l'abordage. Ce sont les familles de nos bateliers qui veulent prendre congé des leurs; donc pour moi,- obligation de prendre leurs provisions et de les payer très cher.

Le Yarkend-Daria tourne et retourne sur lui-même, se dirigeant lantot au nord-ouest, tantôt au sud-est, tantôt au nord, jiuis au nord-ouest. De loin, ses méandres sont annoncés })ar les contours des bois qui l'accompagnent.

28 DANS LES SABLES DE L'ASIE

Une demi-heure après le départ, premier échouage. Aucun choc, la barge s'arrête doucement; seul, le bruis- sement de l'eau contre la coque qui forme obstacle décèle son immobilité. Les hommes sautent immédiatement dans le fleuve ; il leur suffit de pousser légèrement la barque pour la remettre à flot. Je profite de chaque échouage pour mesurer la vitesse du courant.

Dans la partie concave des courbes vers laquelle se porte la masse principale des eaux, la berge, haute parfois de 3 mètres, présente souvent des cicatrices ; rongée par le courant, elle s'est éboulée, et, le glissement a jeté dans le fleuve des masses plus ou moins considérables d'argile.

C'est de ce côté que se rencontrent naturellement les plus grands fonds et le courant le plus rapide. Ces hautes terrasses sont appelées kach ou yar, vocables qui entrent dans la composition d'un grand nombre de noms de loca- lités : Kachgar, Yarkend, par exemple. Sur la berge convexe des méandres, appelés par les indigènes aral ou araltchi (île), apparaît une nappe basse de sédiments en forme de demi- lune, due au dépôt des troubles charrîés par le fleuve lequel est déterminé par le ralentissement du courant en ce point.

Posté à côté de moi à l'avant, un des bateliers me nomme toutes les courbes, tous les bouquets d'arbres, au fur et à mesure qu'ils se présentent. La toponymie est extrêmement simple, le lecteur en jugera par les exemples suivants : une presqu'île formée par une boucle du fleuve porte le nom à' Araltchi, c'est-à-dire « qui ressemble à une île » ; un bouquet d'arbres est dénommé Tongou^Uk, parce qu'il renferme des sangliers {iongoiu) ; un chenal étroit, KaltnnuJi jilgasi (le passage des Kalmouks), parce que jadis, dit-on, des Kalmouks (iV/o/^^o/.s) habitaient cette localité ; un caravansérail devant lequel nous passons, MoltamedSli- Lenger, d'après le nom de celui qui l'a construit.

Les hommes man(t'uvrent habilement la barge et font preuve dune connaissance du fleuve absolument éton-

.v*lf ^.5*r ,

LA CAKAVANr, DANS IF. DKSKKT TNIKI", KAClUiAK KT I-AILIK

'akRIÊRE-GARDE sous la conduite du cosaque SIKKINK

si:i{ \.\-. v.\Hi\i;\i>-i)\f{i\

iianto. Sim|j|omi'iit à la loi-mo tics ii\»'s ou aux cernes do l'eau, ils roconnaissout si li- difiial i-st suffisaiimicnt prolond nu s'il c'sl Itarrr par uu baiir. Souvent r('m|)lac('mnnt des hauts fonds est annoncé par des inoreeaux de bois lloité, ou par des j)a(jUets de rr)seau\ arrêtés sur les seuils. Généralement, si la jjrofondeur est très faihle au-dessus <iu saltle, l'eau s'écoule sans la nioin<lre ride et clap(jte ensuite en aval en formant un courant.

Au milieu de cette plainte ar^^ilmise, le YarUend-Daria se déplace rié(juemment. Pendant i(uel(|ue tem|)s nous suivons un chenal formé depuis deux ans; le lit abandonné, notam- ment au point les deux Ijras divergent, est encore très net. L'emplacement de ces anciennes rivières est presque toujoui's jalonné par des files di' mares.

Pi-ès d'Avvat le ileuve devient étroit et le courant si rapitle fjue la barge pirouette sur elle-même.

. . . Avec son chargement de melons et de légumes, la bar(|ue-tender a un aspect fort api)étissant. On dirait un canot de maraîchers s'en allant à la ville. Elle porte, en outre, une basse-cour, tandis ([ue sur la grande embar- cation est installée une troupe de moutons.

Le soir, arrêt à Ghasanglik. Dès i[ue nous sommes stoppés, la barque est amarrée solidement à la rive, afin qu'elle ne soit pas entraînée par le courant. Aussitôt après, un grand feu est allumé, et bientôt bouilloires et marmites chantent joveusement. Le repas terminé, les hommes dis- posent leurs lits sur la rive : comme matelas, un feuti-e ; comme toit, une peau de mouton. Bientôt tous sont endoi'- mis ; pendant ce temps, à la lueur d'une lanterne, je travaille dans ma tente à mettre au net le lever de la journée et ;\ noter mes observations et mes impressions.

La lune argenté le grand fleuve silencieux ; parfois un aboiement lointain, ou un grondement sourd produit par un éboulement de berge. Pour jouir en toute béatitude de cette paix, il } a malheureusement trop de moustiques. Ces

32 DANS LES SABLKS DE LASIE

insectes sanguinaires sont ici une véritable plaie. Aussi, avec quelle impatience j'attends les nuits froides de l'au- tomne : elles nous débarrasseront de cette engeance. Une autre peste de ce pays, c'est le scorpion. Dans la barge je n'ai point à me préoccuper de cet ennemi.

Le Yarkend-Daria charrie une telle masse de sédiments que, chaque nuit, il se forme autour de la barge un banc sur lequel elle demeure échouée. Pour sortir de cette prison le lendemain matin, il ne faut rien moins qu'un bon quart d'heure de travail énergique avec les pelles et les pioches. Cela fait, je prends le thé et à 9 heures a lieu l'appareillage.

Les jours se suivent et se ressemblent. Toujours les mêmes incidents et toujours le même paysage monotone. Seulement dans les régions se présentent des terrasses escarpées couvertes de jeunes peupliers et de buissons, les rives prennent un aspect pittoresque.

Dans cette partie du fleuve la direction du c<:»urs n'offre pas de fréquentes variations ; toutes les vingt-cinq minu- tes seulement, je dois faire un relèvement à la boussole. Mais bientôt cela change; plus loin chaque trois ou quatre minutes il faut prendre un alignement, et souvent à peine ai-je eu le temps de le porter sur la envie qu'une nouvelle opération devient nécessaire.

La baisse des eaux se produit par saccades. Elle est indiquée par un étagement de petites terrasses d'érosion creusées sur les berges ; dès que le sable dans lequel elles sont établies est sec, il s'éboule et tombe à l'eau.

Le 18 septembre au soir, nous bivouaquons à Bech- KnW. Ici le fleuve est large de 86", 4, profond de 2"',22 au maximum ; son débit est de 84"'%7 à la seconde. Depuis la veille la diminution est sensible, elle ne s'élève pas ù moins de 13'"%5.

Le lendemain, une fraîche brise du nord-ouest retarde la marche. Quelquefois, dans les plaines d'eau sans courant, nous sommes presque complètement arrêtés par la violence

SLH i.i: v\hki:mi-iiaui\ 33

«lu \tMit ; :iill<Mirs nous xininics ilrosscs coiitfi' la l)t>r^c.

Lorsijuo la di'rive pousse le clialaiid dans l'est et dans le sud-est, sous riuipulsjftn du vrni, il lile i\ raison de ôi)"', 1 à la minute, l'dui- doiiiioràJa earte toute l'exactitude désira Itle, il est donc nécessaire de niesurei- la dilî^rcnce entre la vitesse de notre dérive et celle de l'eau (1).

Bivouac à Cliai-likak. Ici liaMieiil i|uatre faniilles. Klle.s possèdent deux cents moutons et (juel(pies vaches, et aux produits de l'élevage do ce troupeau ajoutent ceux de la culture de (pielquescliani|>s de IVuMient et de maïs. Ces cul- tures sont irriiruées |)ai- une saii^née pi"atii|uée dans le fleuve.

Le débit du Yark<'nd-Daria n'est plus (pie de (j7"'%10. La perle est de 17"' ,G en vinf;t-(piati'e ln-ures, cela devient inquiétant. Je commence à redouter d'être bientôt arrêté par la baisse des eaux, et, dans s(iixante-(|uin/.e ou «juatre- vingts jours, assurent les beriiers, les glaces recou- vriront le lleuve. Le Tarim est pi-is ])endant deux mois et demi ou trois mois, et, au printemps, il est si maigre, qu'en plusieurs endroits il est possible de le guéer.

Dans la nuit, le thermomètre s'abaisse à -{-2^9, la tempé- rature la plus fraîche jusqu'ici enregistrée au cours du voyage.

Au réveil, le vent souflle en tempête, le ciel est tout embrumé par une pluie de sal)le. Dans ces conditions, je prends le parti d'attendre, bien qu'il m'en coûte beaucoup de perdre du temps.

Le lendemain, nous nous réveillons tout engourdis. La nuit a été très froide; il faut prendre les vêtements d'hiver.

Toujours la tempête de sable; néanmoins nous par- tons.

Pas d'horizon; les contours du paysage sont noyés sous cette pluie de Unes particules minérales. Si au moins le froid

(1) La vitesse du courant est de 38'". i à la minute ; sous la poussée du vent, la barge marche donc 21 mètres plus vite que le courant.

34 DANS LES SABLES DE L'ASIE

et le vent nous débarrassaient des moustiques! Mais non, ces insectes sont embusqués dans les endroits abrités et dans les bois, et, dès que nous pénétrons dans leurs re- paires, nous sommes défigurés instantanément.

Après une tempête de deux jours, voici, enfin, l'accalmie, im temps superbe, un véritable jour d'été. Dans la matinée, aperçu un vol d'oies sauvages filant au sud-ouest, probable- ment vers l'Inde.

Les jours se suivent et se ressemblent. Si je n'étais très intéressé par le lever de la carte et par les observa- tions scientifiques, cette navigation serait mortellement ennuyeuse.

Dans la journée du 23, nous arrivons au point le lieuve se partage en deux l^ras. Celui de gauche, le moins important, passe à Maral-Bachi sous le nom de Kona-Daria, celui de droite, le Yanghi-Daria, serait de date toute récente ; il se serait formé, il y a quatre ans.

Dans cette région, le Yarkend-Daria a donc fait un pas vers la droite ; plus nous avancerons vers l'est, plus fréquentes deviendront les traces des changements constants qu'éprouve ce fleuve.

Nous voici près de Kotteklik que l'on m'a représenté com- me un passage très dangereux. Il y aurait là, paraît-il, une cascade. A Laïlik, les indigènes évaluaient sa hauteur à pas moins de huit « brasses », et nous avaient fait une description horrifique de ses tourbillons. Maintenant les naturels ne parlent plus de cataractes, mais simplement d'une chute d'une « brasse » tout au plus. Pour parer aux éventualités, j'ordonne au chef du district de nous attendre à la cascade avec trente ou quarante hommes (|ui aideront au passage de la barge.

La journée est peu avancée, aussi bien continuons-nous la route, afin d'arriver de bonne heure au passage dange- reux et de l'étudier à loisir. En avant donc!

La navigation devient plus mouvementée et plus in-

scu I.I-; v\|{ki:m»-ii\ui.\ sr,

ti'rt'ssailtc. Le tliMiVf est ciicniiil)!-.' iTilMls i|.' Ijois llott*'^; 4'iitn' frs nhsiucles le coiiraiit. est iiahii-ullcriioiil tn-s rapitle; ajoutez ri cela (|Ut'. Ivs canaux suiil, .si «'•Iroils (|iip, la barge a tout juste l'espace n<''ccssaire pour passer. A <lia- ([ue instant, on échoue, sur le sable mi mi tourhc sur <|Uel(|ue bois rpii l.'\c la tète au-dessus du fond; en pareil «•as, drossi'f p;ir Ir courant, la barge jjirouette sur elle- niônie. Aussitôt les hommes sautent à l'eau et souvent ce n'est pas un mince labour de dégager l'embarcation. Ces manœuvres anmsent énorm(''ment tout mon monde; à cha- ([ue instant, il éclate on cris et en jdaisantei-ies; lorsqu'un homme tondje tlans quelque trou, ce sont des rires et des quolibets à n'en plus Unir.

...Une rumeur de chute d'eau se fait entendre, le bruit grandit progressivement, nous approchons de la première « cataracte «.

Anxieusement, je surveille le cours du ileuvo.

Que vois-jc ? Au lieu du tumulte d'eau que je m'attendais à apercevoir, je découvre simplement un rapide; il y a tout bonnement une dénivellation de 0'", 10 !

Sur la rondeur de la chute la barge glisse sans secousse, et traverse ensuite deux autres petits rapides, aussi peu redoutables. Voilà à quoi se réduisent les fameuses cata- ractes dont nous avons tant parlé. Le soleil de l'Asie cen- trale a, lui aussi, ses mirages!

Au delà, le courant devient très rapide et nous filons bon train. Entre temps, il y a bien contre les berges des frottements et des abordages tant soit peu violents, mais ce sont incidents sans conséquence grave.

Le débit du Yanghi-Daria n'est plus que de 36"",y à la seconde. Cette dimiimtion constante de la portée du Heuve devient absolument infjuiétante.

24 septembre. Une journée également mouvementée et intéressante.

36 DANS LES SABLES DE L'ASIE

Au milieu de l'eau apjDaraissent des bouquets de peu- pliers et de tamaris juchés sur de petites mottes de terre. Evidemment cette portion du tleuve est de i'ormation toute récente.

Nous arrivons, ensuite, dans un chenal étroit, encombré de barricades d'arbres le courant est naturellement très violent. Par endroits nous avons juste la place pour pas- ser. Dans ces défilés, il faut manœuvrer rapidement et en même temps avec précaution, afin d'éviter d'être drossé. Journée épuisante pour les bateliers ; des heures durant,, ces braves gens travaillent dans l'eau.

Plus loin, nouvelles difficultés. Sur un seuil d'argile la barge échoue; on pousse dans tous les sens, impossible de la déhaler. Afin de l'alléger, les bagages sont débar- qués; mais nos efforts demeurent vains. La barge est enlizée sur le banc. On va chercher du secours au village le plus voisin ; après plusieurs heures d'attente, une tren- taine d'hommes arrivent. Tous, nous nous mettons à l'eau, et, après un travail opiniâtre, réussissons à renflouer la barge et à lui faire passer le seuil. Nous nous félicitions du succès de la manœuvre, lorsque de nouveau elle s'arrête. La voilà encore échouée, et cette lois elle paraît rivée au fond.

Le lit, constitué par de l'argile, est lisse et glissant comme du verre; les plus grandes précautions doivent être prises pour ne pas culbuter à chaque pas. N'importe, il faut travailler, je suis décidé à n'abandonner la partie qu'à la dernière extrémité.

Notre situation n'est pas précisément bonne. Si nous ne réussissons pas à renflouer la barge, sera-t-il possible de continuer sur le tender? Cela est douteux. Cette petite embarcation ne peut, en effet, contenir tous les bagages, et nous sommes complètement séparés de la caravane, qui fait route très loin au nord.

En vain les hommes cherchent un chenal plus profond; dans toute la largeur du fleuve, un seuil affleure et déter-

SIU \.\-. Y.\|IM:\|i-|i\I(I \ 37

mille la furiiKiticiii il'uii rapiih'. Noln' seule l'ossoiin-e est donc (rcssavcr de pDiisser remliari-atinti |)ar-(i('ssus IDhs- lui-Ic. l'eiulaiit «les lii'ui'(>s, ikhis la faisons pivnter sur <'lle-iiièinc, taiili'it à iIimIii', lantot à ^'auilie. Par «'es inou- vemeiits, peu à peu uu sill«iii se trouv«> (•reus«'î «lans l'argile, liualenient les ellorts coniljiu«''s «les uuvi'iers r«'ussiss«'ut à <l<''ta«.dier la liai(|ue de cette glaise tenace et à la laueer j)ar-ilessus le rapide.

Ht'las! nous n'en avons pas lini avec les dii'liculh's.

Un peu |)lus loin, \n\r\ une n«tuvelle cascade, |)lus forte 4^ j)lus haute (|ue les prt'c«5dentes. La hauteur «le la «diute ne di'passe |)as 0", 20 mais la j^i'ofondeur sur le seuil est iTt^'s faible (0'",50) et le courant de foudre.

Saisie par le tourbillon, la baige donne de la bande €t menace de chavirer. Il est donc prudent de di'barquer encore une fois les bagages. Après «juoi les hommes liaient le chaland vers le sillon le plus profond du seuil, puis, apn^'s l'avoir placé dans la ligne du courant, le poussent de toutes leurs forces. La pesante nef, abandonnée à elle-même, franchit l'obstacle sur le dos de la chute, en pi«iuant le nez dans l'eau, tandis «|ue l'arrit'-re monte en l'air.

AprC'S ce labeur épuisant , pour récompenser les hommes, j'organise un festin. La ftHe fut malheureusement trouldt'e par les moustiques; toute la journée, ces insectes sanguinaires nous avaient harcelés sans relâche; leurs ■atta<iues avaient été d'autant plus sensibles que nous avions demeurer les jambes nues. Le soir, ce fut pis encore.

Aujourd'hui le jiaysage est moins monotone. Une dune haute de 10 mètres, couverte de tamaris, s'élè've à pic au dessus du lleuve ; dans cette plaine infinie, ce monticule prend une valeur considérable, il donne presque l'impres- sion d'une montagne.

Toute la journée, vent d'est; impossible de faire aucune route.

38 DANS LES SABl.KS DE L'ASIE

Le lendemain, à 3 heures du matin, Islam me réveille. Le temps est magnifique, absolument calme. Immédia- tement ai)i)areillage.

Deux bonnes journées. La barge glisse rapidement sur la nappe moirée du fleuve; aucun incident, à part quelques abordages sans importance. Le thermomètre moral remonte donc. Le paysage est, du reste, merveilleux. Le Yarkend- Daria est maintenant réuni en un seul lit, et, sur ses deux rives, des bois compacts de peupliers étendent un rideau de verdure qui se détache en relief sur l'iiorizon de sable jaune. C'est une forêt véritablement enchanteresse dont la vue nous pénètre d'un sentiment de repos et de bien-être.

A travers ces frondaisons, le fleuve se tortille en mé- andres sans fin ; il semble s'attarder, comme à plaisir, au milieu de ce paysage riant. Telle est la longueur des cour- bes et des circuits que, pour avancer de 180 mètres dans le nord-est, nous parcourons une distance de 1,450 mètres.

P'^ octobre. Le Yarkend-Daria baisse toujours...

Au nord apparaît un large nuage bleuâtre, dentelé, tou- jours immobile, c'est le Tian-Chan; plus près, le massif du Mazar-Tagh dresse sa silhouette pittoresque au-dessus du steppe qui couvre les deux rives. Le voisinage des montagnes donne au paysage un aspect grandiose.

Perdu au milieu des plaines, j'éprouve, à la vue de ces cimes, la même impression que le marin ressent, après une longue traversée, lorsqu'il découvre une terre. Ma satisfac- tion n'est cependant pas complète ; il est vraisemblable que ces pointements rocheux s'étendent en travers du fleuve et donnent naissance à des seuils et à des rapides, et il est à craindre que, également, la navigation ne soit hérissée de difficultés. Grande est donc ma joie, lorsque, un peu plus loin, je reconnais le néant de mes appréhensions.

Le fleuve glisse au pied de la montagne, en décrivant une grande courbe; nulle part, aucun obstacle, aucune déni-

SI U l.i; VAKKI.Mi-hVKI.V .11

volhilinii. .Il' |)nis (loiic JKilir cii |i;ii\ dr la hcaiilt' du |)ays!if^o.

Les boi-ds du ^'aI•keIld-I)al•ia sont ici Iial)il*''s. Sur les bei'p's, voii-i des huttes eiiliKir«'fs d'uu f.'n)uiII»MueMl Iniuiain; plus loin, sur les |)eiitt's d»- la lUDiitagn*', saillont (|ualit' mau- solées, et, au inilii'U dr l)iiUi|Ui'ts d'ai-hrcs, Maui-liit un ciriM'- tii'^re.

... Nous faisons halte desant les huttes de Koiinouiv- Asste, alin «le compléter la gardfH-ohe de mes gens. V.n vrais Asiatifpies, tonjouis sans .souci du lendemain, les hateljei's de Ladik sont partis seulement avec des vêtements d'été, sachant pourtant (|ue l'hiver était proche. J'expédie donc le chef du village de Kourrouk-Asste ù Toumchouk, avec mission d'acheter des fourrures et des bottes jjour l'équipage <it, en même temps, nr.e provision de farine et de v\/.. Il <levra être de retour demain soir au plus tard. Comme il n'y a (pi'un cheval au village, je n'ai i)as la ressource rTm- voyer Islam surveiller les achats de notre message^".

Cette relâche vient fort à propos. Je suis absolument ex- ténué de travail. Seize heures par jour, je demeure cloué à mon poste d'observation pour relever les moindres accidents <lu cours du lieuve, et sitôt la nuit venue, je quitte la jia.s- serelle pour la chambre noire, souvent, jusqu'à :l* ou 3 heures du matin, je développe les plaques i)rises ilans la journée.

Ils se trompent étrangement, ceux qui se figurent <|ue l'exploration est une partie de plaisir, pendant laquelle on ignore le travail.

Pour me dégourdir les jambes je gravis, le lendemain, la montagne voisine d'Hazret-Ali-Mazar. De là-haut, le panorama est admirable; à perte de vue s'étend le steppe strié par le long ruban clair du fleuve, avec, pour fond, l'inlinie étendue des sables du Takla-Makane.

Islam va à la chasse et les bateliers à la pêche; avec leurs prises je fais un excellent dîner.

Le soir arrive, point de messager. Peut-être s'est-il

.12 DANS LES SABLES DE L'ASIE

appropria"' l'argent et ne reviendra-t-il (jue lorsqu'il nous saura j)ai'tis.

Toute la journée du lendemain nous attendons. Le soir, enfin, dans le silence du désert résonne un galop loin- tain. C'est notre homme. Il s'est acquitté convenablement de sa mission; dans la pensée de m'ètre agréable, il ramène même un chasseur (pii, dit-il, connaît trrs bien le Yarkend- Daria en aval.

Dans la nuit, la tempête se lève de nouveau et toujours vent debout. C'est véritablement désespérant, jamais nous ne pourrons atteindre le but avant l'hiver. Pour diminuer la prise du vent, la tente est abattue.

Le Yarkend-Daria coule maintenant vers l'est-sud-est en méandres tortueux, repliés sur eux-mêmes. Aujourd'liui nous décrivons une boucle qui forme presque une circon- férence. A un moment résonne dans les bois, tout près de la rive, un chant de berger; à mesure que nous marchons dans le nord, il s'éloigne. Le fleuve décrit une courbe et peu à peu le chant se rapproche. Le berger, occupé à garder ses moutons^ est demeuré pendant tout ce temps en place; le fleuve nous a fait tourner autour de lui.

5 uciobrc. De nouvelles montagnes sont en vue, le Tiokka-Tagh et le Touzlouk-Tagh ; mais combien lentement nous en approchons.

Au milieu de ce sol sans consistance, le fleuve décrit toujours les méandres les plus extravagants. Ainsi tantôt apparaît par l'avant le Tiokka-Tagh qui se dresse en aval, tantôt le Mazar-Tagh au pied duquel nous étions hier.

Le lendemain, encore une tempête de sable. Inutile de se mettre en route ; en pure perte nous dépenserions nos forces.

Dans la journée, je gravis le Touzlouk-Tagh. En 1895, j'ai passé au pied de cette montagne, lorsque je quittai les rives du Yarkend-Daria pour m'enfoncer dans les sables

SI U I.I. VAliKIAIt-KMUA .|:{

<lii T.iklii-Mak.MH', je r.iilli-- riiMinir i|i- soif. Au |iir(| <!<• (•••Ito ciiiK' s'i'triid Mil ^M'Minl liic, Ir Sorniiri, i|lli roiii- muni(Hii' avec !<• Ilt-uvc I.(irs(|iit' los oaux du YarUrud- I)ai-ia sitiit liauk's, «dli's inuhut v«>i".s celle nappe, larulis <iu';'i I'('tiaf;e, le Sunuit» se drvi-rsc, au roiilraire, dans !<• JU'uvo, (•(•muic i-'est le cas niaiutt'naiil.

Mu attendant l'accalmie ipii ix-nnettra d<' cnutinucr la navi<,'ati«»n, je vais explorer le Soroun. Le cauol d<'ui(tn- tal)le est transport*' sur une eliari'etti- à l'extr^Miiti' oricntali- du lac ; de là, poussé par la hrise, il nous conduit sans fatigue à l'autre bout de la nap|ie.

Ce lac est très peu profond, '^ mètres au maximum, et l'eau si transparente que partout le fond demeure visible. Il ost, en partie, envahi par les roseaux; sur les rives, ce sont d'impénétrables massifs avan(:ant vers le milieu de l'eau en longues presqu'îles et même en îles, entre lesquelles s'ou- vrent d'étroits canaux.

De l'extrémité de ce bassin, entre d'épais remparts do plantes palustres, un chenal conduit vers un second lac situé plus au sud, le Tjoll-K<»ll d). A travers ce pittores- que corridor, large tout au plus de 2 à 3 mètres, le canot poussé par le vent, passe comme un oiseau. Ici, <lans le canal, la profondeur est beaucoup plus grandf que dans le lac; elle atteint 3"", 65.

Bientôt le corridor devient une large avenue dont nous n'apercevons jamais la fin. De cette forêt de roseaux se lèvent des centaines et des centaines de palmipèdes surpris par notre arrivée; au-dessus de nos tètes Hotte un véritable nuage de volatiles. Quel dommage que nous ayons oublié de prendre un fusil ; nous aurions pu nous assurer sans grand' peine des rôtis pour plusieurs jours.

Encore un détour, et la nappe du Tjoll-Koll apparaît ruti- lante de lumière. En 1893, j"ai dressé la carte de la partie

(il KôU, lac. {Note du traducteur.]

44 DANS LES SAKLl-S DI- L'ASIE

ouest de eolac,il est donc inutile de l'explorer. J'ai, du reste, un autre projet en tète. Le Tjokka-Tagh exerce sur moi un attrait irrésistible ; fatigué par ces plaines toujours pareilles, j'ai soif de sortir de leur uniformité, de m'élever au-dessus de cette monotonie et d'embrasser une grande découverte de terrain. Il est 3 li. 1/2 ; le berger qui m'ac- compagne assure que la montagne est beaucoup plus éloignée qu'elle ne le paraît, que de longues heures de marche sont nécessaires pour l'atteindre. N'importe, je ne veux pas- démordre de mon idée.

Nous nous dirigeons vers une sorte de col qui découpe la longue crête du Tjokka-Tagh. Piqué au jeu par le doute émis par les indigènes sur la possibilité de mettre mon projet à exécution, je presse le pas, mais la montagne est tou- jours aussi éloignée. Seulement deux heures après nous être mis en route, nous atteignons les premières pentes. Ces monticules qui, de loin, paraissaient faire corps avec la chaîne, hélas ! ils en sont séparés par une profonde dépres- sion.

Après une marche pénible, voici enfin le sommet situé à 200 mètres au-dessus du Tjoll-Kr>ll.

Le panorama est grandiose; à perte de vue, le sable jaunit dans un hérissement de hautes' dunes ; telle une mer furieuse subitement solidifiée. Sous les feux du soleil cou- chant, les crêtes de sable s'allument d'un flamboiement intense; on dirait des volcans en activité. A cette heure le repos descend sur la terre, le désert prend un aspect encore plus sinistre, plus méchant. Mortel, en effet, il est à ceux qui osent le braver, comme j'en ai fait la cruelle expérience.

C'est avec un sentiment de profonde angoisse que je dé- couvre le Takla-Makane. C'est d'ici que nous sommes partis en 1895, pour nous enfoncer dans les sables. Voici le steppe oiî je campais avant l'excursion fatale, voici le lac oiï nous aurions prendre une provision d'eau suffisante, voici

SIU 1,1. V\l(l\i:\|) |i\l(l \ 45

tiMis les lirii\ i|iii mil <'lt'; h'-iiiuiiis ilrs «li'liiils ilii fliaiin'. VA tout l;i-l»;is, dans ce jxjiidioii'iiKMM il'nr', <lofiiierit les vail- lants (|ui m'avaient ari'iini|ta^Mi('. Ils n'ont |ias nii'mc un toiiiliciii ; dans SCS rtornols ili''|ilac<'nifMil>, la dune en mar- clie a depuis jnuiilcnips cU'aci' luutr trace liuniainr.

Le soli'ij a disparu derrière le Tou/Jouk-Tai:!! ; l'iibsi-urilt' se l'ail ; elle M'iiililc inniiicr i\r la \fv\-i- l'iimnii' inic buée (pii |)eu ri peu s r-ti-nd sui- le pavsaf.;e. liiru ipn-, en toute liàto, nous ayons di'j^rini^olr les |)enti's rapides, la nuit nous piviid au pied de la montagne ; à nuniiil seidonieni nous rallions le camp.

Dans la journée, nous avions pare^urn 10 kilomètri'S, une l»onne étape pour des gens lialdtui's à la vie tranquille des l)al<>liers.

8 et [) (x-tohfc. Deux journées superbes. I ,e lleuve coule tout d'une pièce, sans une ride, sans un remous; l'eau glisse sur le sable uni. Portée i)ar le courant invisible, la barque avance ra|)idi>ment.

Les prinutil's ont souvent un sens topograplii(|uo (jue leur envieraient bien des civilisés. L^n de mes hommes m'en l'ournii un nouvel exemple. Intéressé par mes levers, .sans rien tlire, lui aussi, il se met à dessiner la carte du pays (ju'il connaît, d'ailleurs, à merveille, indiquant toutes les pistes, tous les sentiers, les prineii)au\ méandres du lleuve, et son dessin est très exact, comme je puis m'en assurer. Cet homme était, du reste, un esprit supérieur, un éruditmème : il savait lire, et, tous les loisirs (pK^ lui laissait la manœu\ re, il les consacrait à la lecture d'ouvrages relatant les voyages des premiers missionnaires arabes dans le Turkestan oriental.

Non, jamais je ne poui'rai assez vanter rimpivssii.u- nante beauté des soirs calmes sur ce tleuve majestueux. La forêt prend un aspect de temple. Un silence religieux, enveloppant, pénètre l'être d'une sorte de mysticisme; une éciiappée vers l'infini semble s'ouvrir devant vous. Mes

m DANS Ll'.S S\BLi;s DE I/ASIE

lioninios, (Hix-mùmes, sont émus par la grandeur de la scène.

L'hiver aj)proche. Dans la nuit du 12 octobre le ther- momètre descend au-dessous de zéro, et toujours le même labyrinthe d'eau qui ne paraît jamais devoir prendre iin. Le fleuve serpente dans tous les sens, revenant, pour ainsi dire, en arrière dans ses fantastiques méandres.

Pendant trois heures et demie, nous contournons une langue de terre que signale un haut peuplier; une autre fois, nous employons sept heures à effectuer un trajet que les hommes descendus à terre parcourent en deux heures, en coupant les presqu'îles que la rivière forme de ses interminables sinuosités. Quelques-uns de ces méandres décrivent des circonférences presque entières ; dans l'un ■d'eux, par exemple, l'isthme situé à la tête de la boucle mesurait seulement une longueur de 40 mètres.

Très certainement cet isthme sera coupé par la pro- chaine crue. La berge est haute de 3"', 50 à 4 mètres; sous l'attacjue de l'érosion qui se produit des deux côtés, l'étroit pédoncule de terre s'éboule peu à peu. Lorsque la tranchée sera ouverte, toute la masse du fleuve coupera au plus court, et la boucle supérieure deviendra une rivière morte, qui se transformera peu à peu en un lac.

Aujourd'liui 17 octobre, grand événement dans In vie monotone du bord. Au-dessus des bois s'élève une colonne de fumée ; bientôt des feux de bivouac apparaissent distincte- ment. Il y des hommes, des bergers. D'après les bateliers, ces feux auraient été allumés par les indigènes pour éloigner de leurs troupeaux les tigres très abondants dans ces parages. Tous ces jours-ci, du reste, nous avons relevé de fréquentes pistes du royal félin.

A la vue de la barge, de la tente blanche (|ui clapote au vent, les bergers s'enfoncent au plus profond des bois. Nous avons beau les appeler, leur crier des paroles de paix et d'amitié : nos efforts demeurent vains.

sru i.i: v.\I(Ki;nl)-i»\hi\ it

Cott(.> iKivi^Mlinii, tirs iiit<'ros>aiit(' Mil jxiiiii (le viuî srieii- lifn|ii(', est, t<'rriM<'riii'iit i-imiuvi'iisc*. Xousflh'riiiiKjns au ImikI d'iiii lossi' au iiiilit'ii (rum- plaiiir Imijoiirs iiarcillr, cl clia<|ue jniir ramone les iiirmes iiiridonts iju.- la \fillf.

La (liiiiiimlion constante du débii du lleuvo est ma grande pnVicfupaiinii. Pourrons-nous tcrniim.'i- la descente et arri- ver au ternie du Vdvage? T»»us les jours je me pose celte (|Uestion avec anxiété. Le "21 octobre, le volume du Yarkeiid- Daiia n'est plus (juede 16""^, 8 à la seconde.

Le lendemain, nous atteignons le coniluent du Kizil-Sr)U ou Kachgar-Daria ; liélas! cette i-ivière est, elle aussi, presque à sec et n'apporte au lleuve iju'ini bien minime tribut.

Toula coup, à travers les broussailles de la rive gauclie, nous apercevons un cavalier. Après avoir examiné fiuelques instants la barque, il tourne bride et disparaît. Quelques mi- nutes plus tard, une escouade à cheval arrive, s'arrête, étend sur le sol des tapis et y dépose des monceaux de fruits et de victuailles. C'est le chef de Yanglii-Avvat chargé de l'entre- tien des chemins, comme qui dirait l'agent voyer en chef, lequel vient me rendre hommage et m'offrii- un dustarkliane.

La barge est innuédiatemenl stoppée, et, après échange de congratulations, j'invite ce haut personnage à monter à bord, tandis que sa suite fait route à cheval sur la rive.

A quehiue temps de là, une seconde lroiq)e de cavaliers- en costume de gala apparaît sur l'autre rive ; ce sont les notables de la colonie russe établie à Avvat, des gens d'An- didjan ; eux aussi viennent m'offrir un dasturhlifine. Les « Baïs » sont également invités à bord. Les serviteurs sui- vent à cheval sur la berge. J'ai ainsi une escorte d'honneur sur chaque rive.

Quel(iues centaines tic mètres plus loin, un troisième cor- tège est en vue, celui-là a à sa tête le beg d'Avvat. Ce personnage m'apporte ses .souhaits de bienvenue. Nouvelle-

48 DANS LES SABLES DR L'ASIE

présentation de victuailles, nouveau palabre, et tinalement nouvelle in\"itation de monter à bord. Jamais notre barge n'avait hébergé une société aussi brillante.

Le beg est escorté de quatre fauconniers. Le soir venu, on stoppe pour me donner le spectacle d'une ciiasse. Quatre oiseaux sont lancés, deux aigles et deux faucons ; bientL)t ils rapportent quatre lièvres, puis un oiseau de proie, qui me sont offerts.

Après cela, nous arrivons au village de Mattan. Toute la population est réunie sur la berge, et ce sont des salutations sans fin.

27 ociohi-e. Journée également très intéressante. Dans la soirée nous devons arriver au confluent de l'Aksou-Daria. Il est temps que le fleuve soit grossi par un apport impor- tant ; la barque n'a presque plus d'eau sous sa coque.

Lors de la crue de cette année, le niveau atteint par le courant se trouvait à 1"',49 au-dessus de la nappe actuelle. A cette époque, le Yarkend-Daria doit être un fleuve ma- jestueux.

Au mois d'octobre, après une période de maigre très accusé, nous ont raconté les indigènes de Mattan, il se pro- duirait un relèvement du débit. En etîet, le 25, le jaugeage indique un volume de 14™%3, et, le lendemain de 17""^. Cette augmentation de la portée des eaux provient de ce qu'à, cette époque les champs n'ayant plus besoin d'être irri- gués, les canaux d'arrosage sont fermés.

Toute la journée se passe dans une perpétuelle agita- tion, dans l'attente du grand événement. Le courant ne porte plus; le Yarkend-Daria est devenu une nappe d'eau morte. La barque avance seulement sous la poussée lente des gafles, comme jadis un vulgaire chaland sur un canal en pays civilisé.

Encore cjuelijues tours et détours, les rives s'écartent, le panorama s'élargit peu à peu, et, bientôt, à gauche,

l.MLIK <-.ROL Pi; D INDIGÈNES K.MPLo YK-^ A LA KÉFF.CTIO.N DE LA ilAKUE

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LA UARGE FAISANT F.SCALE SL'K LES UOKDS DL' YAK KK ND-DAR 1 A

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s'diiM'f TAksou Dari.i loiiiiiir niH- imiiH-iisc trou*'»-, tandis qur (IcMiiit MOUS st'lalr niio vîisIi- plaine de sahic ri d'oaii. Noms iIomIjIoms la poiMlc du ciiiiIImcmI pour mous diriger vers la rivr ^'audif.

La Miancruvic n'i-st |>as Itifili'.

Ai-ivlôes i»ar li" puissant a|»porl df l'Aksiui-Daiia, les aux du Yarkynd-Daria demcurcMt stagiiaïUos et sont môme

rrlnuléfS.

La barge Hutte cuiMUR' un IjhucIiuh inuMoIjilr, >aMs (pie nos olVorts réussissent îi l'anioner dans le courant principal.

Lors(|Me entin, nous entrons dans l'Aksou-Daria, nous sonunes saisis par un remous et peu s'en fallut (pie nous ne fussions entraîn(?s au large.

Nous voi("i, cnlin, sur le Tarini. îSi'ulenient ù partir de la iv'union du Yarkend-Daria issu du gigantesque Kara- korouni et de l'Aksou-Daria sorti du 'riaii-Clian, le grand fleuve de l'Asie centrale j)orte ce nom.

Le paysage est maintenant tout différent. Plus de m('an- dres brusques, plus de ces innombrables replis (jui met- taient ma patience à une si rude ('preuve. Le Tarim coule presque rectiligne ; c'est un immense chenal, large de plus d'un kilomètre, au milieu du(]uel l'eau se tortille entre d'im- menses grC-ves pour, ensuite, se ivunir en nappes qui ont l'apparence de lacs. C'est terriblement monotone, encore plus uniforme que le Yarkend-Daria, le voisinage des berges boisées apportait (piehiue variété.

Dans la journée du 30, passé le contluent du Kliotan- Daria indiqué par une trouée dans la forêt.

Pour le moment il est complètement à sec et son lit se trouve à plusieurs mètres au-dessus du Tariiri.

Pendant la courte période de l'année durant laquelle il contient de l'eau, le Kliotan-Daria doit être une rivière puis- sante; do fait, au delà de son confluent, le Tarim s'élargit

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DANS LES SABl.MS Dl'. L'ASII'

notablement et ses grèves d'alluviuns deviennent beaucoup plus étendues.

Depuis l'Aksou-Daria, le volume des eaux s'est considé- rablement élevé : 72 mètres cubes à la seconde ; le 29, 79 mètres, évidemment par suite de la fermeture des canaux d'arrosage.

(■iiaphk'I-: iv

LE rAitiii

Mi;/ration des oiseau-c. L'apitrorlie de l'/tirer. Incident di ri- niatit/uc. licldc/ie à Tjiincn. Im rie à honl.

Tandis (|uo nous nous (Mit'iin(;ons de, plus m plus prolnu- ilt''iiient vers le cci'ur de la uiyst (''rieuse Asie, tous les êtres vivants qui ont le moyen de ([uitter ce pays l'abandonnent pour des contrérs privilégiées pendant l'hiver. Chaque jour, des milliers et des uiilliers d'oies passent au-dessus de nos tèti's, venant du Lob-Xor et se dirigeant vers les Indes. Klles volent à une hauteur de 200 mùtres, en poussant sans arrêt des cris pereants. A peine une troupe a-t-elle disparu à l'horizon qu'une autre arrive. Ces paî^sages sont une véri- table distraction au cours de cette monotone navigation. Ces pèlerins sans peur trouvent leur chemin à travers les airs, aussi sûrement que les eaux descendues des mon- tagnes et des glaciers se dirigent \ers le Lob-Xor. Peut- être, comme la goutte d'eau, subissent-ils une direction que leur impose une force de la nature. J'incline, cepen- dant, à croire que ces volatiles sont capables d'un certain raisonnement concernant la direction (ju'ils suivent, le choix des lieux de halte, entin les dangers qui peuvent les me- nacer ; à cet égard les cris (ju'ils poussent sont une indi- cation.

Deux jours durant, nous faisons bonne route, emportés par un i-ourant rapide (72 mètres à la seconde) : mais voici

54 DANS LES SABLES DE L'ASIE

de nouveau la tempête d'est. Tout un jour nous devons demeurer amarrés ii la rive.

Dans la nuit le thermomètre descend à 8",1. La tem- pérature de l'air et celle de l'eau baissent d'une manière constante et régulière. D'un jour à l'autre, il est donc évi- dent que les premières glaces vont se former. Cliaque matin, le sol des rives que l'inondation a laissées humide, est gelé; seulement dans l'après-midi il se ramollit.

Sur le foyer installé à l'arrière de la barge Hambe un grand feu ; autour, mes gens, pelotonnés dans de chaudes fourrures, babillent sans trêve ni merci, racontant des his- toires de l'autre monde. Parfois le silence s'établit et, dans le calme de la solitude, monte la voix de Kader faisant la lecture à ses camarades. A tour de rôle, les bateliers vont, eux aussi, prendre un air de feu; moi, je demeure toujours cloué à ma table de travail, littéralement glacé. Seulement lorsque le fleuve garde pendant quelque temps la même di- rection, je puis m'écliapper et aller me réchauffer.

Nous filons toujours bon train, 4'''' ,700 environ à l'heure. A partir de Balik-Olldi {/p poisson inoii), la vitesse de la dérive augmente encore, dans un bras du Tarim récemment formé et que nous suivons pendant deux jours.

Il y a trois ans, le fleuve s'est transporté vers la droite et s'est creusé de ce coté un nouveau lit. L'ancien chenal, le Kona-Daria, est maintenant complètement à sec.

Sans cesse les eaux travaillent à modifier les contours du fleuve. Le matin, dans les régions les berges sont escarpées et baignées par les eaux, à chaque instant réson- nent de longs et sourds grondements d'éboulement, comme si on abattait tout- un quartier de ville. Ce sont des pans des rives que le dégel détache et qui tombent à l'eau.

Dans la section nouvellement formée, le Tarim res- semble à un corridor creusé dans le sable. A chaque instant des glissements s'y produisent. Leur chute dans le fleuve soulève une poussière d'eau; de loin une fumée semble

l.i: TMtIM 55

lldtter à l:i suiiao' ilii cniif.iiit. A |ilii.siiMii'.s iTjirisrs iimis failliiiifs ri'rrvuir de ces uvalam-lies. l'ii j-inr les linniiiifs assis trainiiiill'iiioiil à l'aiTiôrr furoiit >iir|tris par un Ilot (l»Meriiiiiii' p.ii- un ili- ces <''!)( tulcnionts.

Dans CCS para^'cs ivgnc un vrrilaMf inurUtruin ijui nous cin|iiiflc rapidcmont.

Tout à ciiiip Kacini pousse des cris dcscsjx'rcs et com- mande l'anvl immédiat. Le chenal se resserre ; tout au plus, il est large de i3() mètres, et, juste au milieu, ap|)a- raît un îlot l'orme d'une barricade d'arbres et d(^ r(^»seaux.

Si nous donnons contre l'obstacle, nous sommes per- dus, c'est le naufrage certain. Nous ne sonnnes plus qu'à 50 mètres de l'écueil, et ce sont des cris, des malédictions, des interjections, une rumeur dr gens (|ui sentent le fris- son de la mort.

Heureusement, les bateliers n'ont pas perdu la tête. D'un bond l'un d'eux saute à terre, avec une amarre ; comme un singe, il grimpe en s'accrochant à la berge absolument à pic. En même temps nous enfonçons les gaffes et de toutes nos forces nous essayons d'enrayei-.

La manœuvre réussit à temps; à quelques mètres de la barricade la barge s'arrête. Nous recevons bien quel- ques paquets d'eau, de droite et de gauche, mais ce si>nt incidents sans importance en comparaison du danger que nous avons couru.

A force de tirer en arrière et de pousser ensuite avec les gaffes, l'équipage parvient à placer la barge face au che- nal. Cela fait, on laisse porter, et, en un clin d'reil, le rapide est franchi dans un tourbillon d'écume.

Cette partie du Tarim est absolument déserte. Nulle part un être vivant. Plus loin seulement nous trouvons des bergers autour d'un ma-av ili, le niazar d'Ala-Koungleï- Bousrougvar.

(1) Sanctuaire. "Soie Ju U-aiuctenr.)

5fi

DANS LES SABLES DE L'ASIK

Les hommes demandent à bivoua(|uer aux environs pour aller remercier le saint musulman d'avoir étendu sur nous sa toute-puissante protection dans la traversée du rapid(\

3 novcinbi-c. L'hiver n'est plus loin. Une petite nappe voisine du camp est, ce matin, recouverte d'une pellicule do glace. Heureusement le courant nous emporte toujours bon train.

A Tellpel, nous nous arrêtons pour la nuit, habitent neuf familles de bergers avec 8,000 moutons. Ces pas- teurs sont également pêcheurs. Pour capturer le poisson ils emploient des filets montés sur une fourcliette trian- gulaire, mobile sur un axe disposé au niveau du fleuve, (jue l'on baisse ou que l'on relève à volonté au moyen d'une corde fixée au sommet de l'appareil. De loin on dirait des ailes de chauve-souris.

Le 4 et le 5 novembre, le tieuve se resserre entre des berges nettement marquées et redevient torrentueux.

De chaque coté, un steppe infini de roseaux dominé par quelques dunes couvertes de tamaris, une mer de ver- dure hérissée d'îles.

Cette section du Tarim, le K("ik-Tjrill-Dariasi, comme l'appellent les indigènes, est également de date récente; il y a seulement huit ans que le fleuve, changeant de cours, s'est ouvert un passage à travers ce territoire. Ces dépla- cements se produisent sur des distances relativement courtes et ont toujours lieu à droite, c'est-à-dire ^■ers le sud. La nouvelle berge ne porte aucun peuplier, tout naturelle- ment; les arbres n'ont point encore eu le temps de croître. Au contraire, sur la rive nord, la forêt est épaisse, mais elle est menacée par la retraite de l'eau. Encore quelques années, et de ces bois merveilleux il ne restera plus (|ue des souches desséchées.

I !•; IAKIM 57

I li'Uiiii\. ilitnii. li-s f;rii> ijiii n'oiil |)i>iiit iriii>toirr; liciiifiix si»iii If's jours pitur Icsipids lo Hvit di- l)Oi'<l ih- cfiircrm»' <nii' li's n'siiliîils dt-s observations. Si N-s iiiciiiciits coilsliliH-iil l;i |);irtir la |)liis iiit»'ivssanlf <'t la plus Niillaiitc (li's souvenirs do vova^f, au iiioinoiit ils sr produisant ils u'aiiuist'Mt ct'rtcs pas ri'\j)lorat('ur, et, loin de les itcIkm'- flifi-, il appli(|Ui' tous SOS oiloris à les ('•vitci*.

7 iiorfiiihri'. Nous dr\nns approclit-r d'iuii" n'^iou plus liaIjittV. Fié(|ueinnR'nt ajjparaissont dos huttes do rosoaux ou d'arj:ile, et dos oanots tirés au sec sur la rÎM-. Ces embarcations, crouséos dans dos troncs de peuplier, trùs longues ot très étroites, sont de véritables pirogues ; elles sont munies à l'avant d'une sorte de poignée à lanuollo est attacln'-o une corde, à l'arrièro d'une petite plate-forme servant de siège. La rame a la forme tl'uno pello.

A la vue do ces enibaroations, les bateliers, comme do grands enfants, veulent aussitôt en avoir une; ils prennent donc au passage un canot, et aussitôt doux d'entre eux s'embanpiont tout joyeux dans le frêle oscjuif. Lo soii', au bivouac, on se mit on quête du propriétaire, et je le dédommageai largement do cet onf;uitillago do mes gens.

Bientôt voici un nouveau contluent, l'emboucliuio d'une branche du Chah-Yar-Daria. Venant du Tian-Chan, il roule une eau bleue il'uno admirable transparence qui contraste singulièrement avec colle du Tarini. Arrêtée dans sa marche par le courant du llouvo principal, la masse du Chah-Yar- Daria s'étale en amont do l'embouchure on une nappe d'eau morte.

Tandis que j'explore en canot cet aflluont, le hcg de Tjimen arrive, escorté de plusieurs cavaliers. Il vient m'otîrir ses services et m'apporter une lettre de la caravane. Mes gens poursuivent leur route dans de bonnes conditions.

Un pou plus loin, au village de Teres, nouvel arrêt pour

58 DANS I.KS SABLES DE LASIE

recevoir les hommages des indigènes. Ces braves gens me présentent des moutons, deux corbeilles de poires et de gre- nades, des lièvres, des faisans, des poulets, des œufs, du lait.

Le soir, campé au point la route conduisant de Kara- Dach et de Koungartiak-Bel vers Tjimen, Chah-Yar et Kout-Yar, traverse le Tarim, à gué bien entendu.

En 1896, j'ai franchi ici le fleuve sur la glace. Khalil Baï, le vieillard qui m'ottrit alors l'hospitalité vit encore. Malgré ses soixante-treize ans, il vient, en se traînant sur un bâton, me présenter ses devoirs. C'est une joie pour moi de retrouver ces anciens amis. Ces reconnaissances re- lient le présent au passé.

Le soir, de longues heures, je reste ù converser avec ce vieillard autour du feu de bivouac.

Relâche de deux jours en ce point à proximité de Tjimen. Elle est employée à la détermination des coordon- nées astronomiques et à diverses observations.

Un heureux événement vient rompre Ja monotonie de ma vie. Un courrier, expédié par l'excellent consul général de Kachgar, m'apporte de bonnes nouvelles de tous les chers miens. Pendant quelques heures j'ai l'impression d'être de nouveau au milieu de la civdisation. Le « djiguite )> (1) re- ('oit en échange une sacoche de lettres et une boîte herméti- C[uement close contenant toute une série de clichés. Il les remettra à mon dévoué ami de Kachgar qui ])ourvoira à leur réexpédition en Europe.

10 notemhrc. C'est définitivement l'hiver. Une mati- née atrocement froide avec une brume humide c|ui rampe sur la terre. Le sol, la berge, la cabine sont couverts de givre. Jusqu'à 11 heures du matin le thermomètre demeure au-dessous de zéro; dans la journée, seulement pendant cinq heures, il s'élève au-dessus du point de congélation.

(l) Courrier. (.Vote du traducteur.)

Il

I.i: TAUIM tu

Ni tus partons do Ijimcii au milieu <l un graniJ coiirours tlo |i(>|)ulati(»n. Les rives sonl eulirTcMiout garnies de curieux venus |t<»iM' assister au spectacli- dr l'appareillage. Il est, ma lui, fort im|)(isant. C'i'st une véritable Il(jtte que porte maintenant le Tarim ; (juatre emltareations : la barge, la banjue garde-manger, le canot démontable, et, en avant, une pirogue monli'-e par un pilote indig^me.

Nous faisons une très longue étape. Le vent est favora- ble aujourd'hui; c'est un avantage dont il est bon de |)ro- liter. Sous son soufHe puissant la bai'ge file rapidement sur les nombreux tours et détours que décrit le tleuve vers l'est. Dans la partie septentrionale de ces boucles le Tarim pénètre dans la forêt; partout ailleurs c'est le sempiternel steppe de roseaux, parsemé de dépôts laissés par la crue.

Ce soir il fait bon se chaulïer à l'énorme brasier que les liommes ont allumé. Toute la journée je suis demeuré à moitié gelé à la table d'observations pour ne pas omettre un seul des méandres dessinés par ce fleuve tortueux. Désor- mais nous emporterons chaque jour une provision de bois pour le cas le soir nous serions forcés de nous arrêter dans une région dépourvue de végétation.

Le 11, nous passons devant plusieurs campements du bergers qui gardent des troupeaux appartenant à des habi- tants de Chah-Yar.

Le matin, tous les bras et toutes les baies qui se trou- vent abrités, sont gelés'; des aiguilles de glace apparais- sent même sur les rives ouvertes et dérivent ensuite au fil de l'eau.

Toujours des passages d'oies. C'est par milliei-s que, chaque jour, ces émigrants défilent au-dessus de nous. Leurs convois atteignent S( >uvent une longueur de plusieurs centaines de mètres. Ce sont, sans doute, des retardataires que seuls les froids de ces jours derniers ont déterminés à se mettre en route.

7

r.2 DANS LES SABLES DE L'ASIE

Il n'y a presque plus une feuille aux peupliers; après avoir dt'pouillé leur parure automnale, les arbres attendent maintenant l'hiver.

Dans cette région les indigènes donnent au ileuve le nom d'Ouyen ou d'Euyen, et également celui de Terem ou de Tarim. Leurs canots ont déjà la même forme que ceux de la région du Lob.

Le lendemain, passé le confluent de l'Intjikke-Daria ; il débouche de Touest dans une courbe brusque que le Tarim décrit vers le nord.

Il fait maintenant terriblement froid sous la tente. Pour me réchauffer aux pâles rayons du soleil, tandis que j'exé- cute le lever du cours du fleuve je m'installe dans le canot qui est, lui, complètement découvert.

L'eau a une température de -|- 2°, à midi ; dans les en- droits à l'ombre, la rive est garnie d'une couche de glace épaisse de 0™,01 et large de 0",30.

Les jours s'écoulent paisibles, dans une uniformité abso- lue. C'est toujours le même train de vie, régulier comme la marche d'une horloge.

A 6 heures et demie du matin, on me réveille. Un moment fort désagréable que celui de la toilette par un froid de 11 à 12°. Les vêtements ayant la température de l'air ambiant, il semble que l'on revête une couche de glace. La rapidité avec laquelle je les enfile est directe- ment proportionnelle à la hauteur du thermomètre.

A 7 heures, première série d'observations météorologi- ques; après quoi, je cours me rôtir au beau brasier autour duquel les hommes avalent leur déjeuner. Dès que je parais, tous me saluent d'un cordial et joyeux salam aleï- koum ! Ces braves gens ont bon appétit. Le menu du pre- mier repas se compose de mouton et de pain arrosés d'un soi-disant bouillon et de thé. Auprès du feu je prends éga- lement mon thé. Cela fait, j'exécute diverses observations ; après quoi je prononce le solennel mangclé (laisse por-

I.i: TAUIM 63

tor) ; aussitôt los amarres scjiit r(îtir('!os, les gaffes enfonc<^cs et la l)ar^c poiii-suit sa Icmgiio navigation, en glissant sur la iiapj)e molle des eaux Inunlcs.

1,1' lleuve est maintenant tinVs profond, et, les rtchouages dt'vit'nnent do plus en plus rares. Lors(iue nous touchons, j)resquo touj(-iurs il suflit do pousser sur les gaffes pour nous renllouer.

L'arrière <lc la Ijargc présente un coup d'«eil pittoresque avec son grouillement d'hommes, de chiens, de moutons, de poulets, dans un d<5cor do sacs, et de linge au soc. Au- dessus Hotte l'épaisse fumée du feu allumé sur le foyer d'ar- gile. Son long panache qui s'étire dans l'air immobile donne à notre barque primitive un faux air de vapeur. Et tout l'éciuipage se livre aux travaux les plus divers conmie à bord d'un grand navire en mer. Ceux qui ne sont pas de quart boulangent, lessivent, reprisent leurs effets, ou fabriquent quelque ustensile. Nazer est en train de façon- ner une longue rame destinée à servir de gouvernail dans les remous. De leur côté, Kacim et Kader travaillent également à des rames. Lorsque la conversation devient languissante, tous entonnent des chants qui réveillent le silence du désert. Vers le soir, généralement le bruit se cal- me; on songe aux délices prochaines du bivouac. Mais le temps presse; l'hiver aiguillonne notre marche. Nous continuons à naviguer après le coucher du soleil, aussi longtemps que cela est possible.

Sur ces rives solitaires, aucun feu ne paraît ; seuls les rayons de la hme nous guident par leur paillettement d'ar- gent sur les cernes de l'eau.

Lorsque je commande indi toktamiss! (stop!) c'est un brouhaha général. En un clin d'oeil, la barge est amarrée quehiues tisons du foyer sont lancés à terre, et bientôt le feu tant désiré pétille joyeusement. La batterie de cuisine est dé- barquée, et quelques instants plus tard, dans une large mar- mite mijote le pouding, un ragoût de mouton et de légumes.

61 DANS I.KS SABLES DE LASIE

On apporte ma cantine, et, je m'installe à côté du bra- sier. Tous les ingrédients nécessaires à la cuisson du pou- ding ayant été préparés à bord avant de débarquer, le nlat de résistance du repas est promptement prct. Islam m'annonce alors cérémonieusement que le dîner est servi. Après avoir mangé, les hommes se pelotonnent dans leurs peaux autour du feu et s'endorment bientôt profondément. Que ne puis-je suivre leur exemple! Mais avant de me repo- ser il me faut mettre au net la carte de la journée et le résultat de toutes les observations. Ce travail me retient à ma table une partie de la nuit, et mon cabinet n'est pas précisément chaud : 10 à 12° au-dessous de zéro !

CllAlMIIvl'; V

TOLJOUItS SUIl I.K TAKIM l.'llIV KK AI'l'lK )CIIK

Froi/eiir des habitants à notre passage. Le tigre. La glace. Incessants déplacements du lit du Tarini. Un naufrage imminent. Accident à une barque. Le Tol;kous-Koum.

14 noremhrc. Nuit très froide. Autour de la Hottille s'est form(''e une t'paisse couche de glace ijue nous devons briser pour reconqut'dr la liberté. Les sables des rives, pro- fondément gelés, sont durs comme le roc, et ils résonnent singulièrement sous le choc des gafles. Dans la journée le premier glaçon est signalé : une petite plaque qui ne mesure guère plus de 0""',50, un messager de mauvais augure.

Il ne passe plus une seule oie. Décidément c'est l'hiver, nous jouissons de nos derniers jours de liberté. Cette région, brûlée par le soleil pendant l'été, vase transformer en un paysage polaire.

La vigie annonce (juatre hommes immobiles comme des statues sur les bords du Heuve. Cette rencontre va amener un peu de variété dans la monotonie de notre existence. Lorsque nous approchons, saisis do peur, ils s'enfuient dans les bois, laissant derrière eux quatre chiens hargneux qui nous font la conduite pendant un bon moment, en nous montrant les dents et en aboyant furieusement.

La nuit venue, Rehim Bai, un des guides, part en avant avec le canot muni d'une énorme lanterne chinoise dans la- quelle brûle une lampe à huile très puissante. Il navigue

(il) DANS LliS SABLES T)E I/ASIE

ainsi à plusieurs centaines de mètres en avant de la barge. Grâce à ce moyen, je puis continuer à relever le cours du fleuve, en opérant mes visées sur la lanterne. Très amusant ce miroitement de la lumière sur l'eau au cœur des déserts de l'Asie. Une réminiscence de Venise!

Le lendemain, près de Kiillalik, à la halte de midi, une hutte en argile, très soigneusement construite, entourée d'étables pour les moutons. Un chien, quelques agneaux, des poulets en sont les seuls habitants pour le moment ; à la vue de la flottille, les propriétaires ont, eux aussi, pris la fuite dans les bois. Ils ne doivent pas être loin; une mar- mite est au feu et le désordre de la pièce indique son abandon tout récent.

Mes hommes battent les buissons aux environs ; après de longues recherclies ils réussissent à joindre un gamin, mais il est tellement effrayé qu'il demeure bouche close.

A quels récits fantastiques donne naissance notre navi- gation sur le Tarim ? Très certainement nous devons être les héros de légendes que l'imagination orientale enveloppe de ses couleurs brillantes.

Le 16, le pilote embarqué à Tjimen me quitte; il ne con- naît pas le fleuve plus loin ; il est donc nécessaire de nous assurer le concours d'un nouveau guide. Alors commence une véritable chasse à l'homme. Dès que la vigie apercevra un indigène, immédiatement on s'arrêtera à distance pour ne pas l'effrayer, puis on essayera de le joindre.

Après plusieurs heures d'attente, nous découvrons un berger occupé à garder son troupeau ; nous réussissons à l'approclier sans éveiller son attention ; mais, dès qu'il nous aperçoit, il prend ses jambes à son cou. II faut absolu- ment que nous entrions en communication avec lui. Nous fi iuill(ins les environs ; enfin, nous parvenons à mettre la main sur noti'e homme. De notre mieux, nous le rassurons sur nos intentions pacifiques et réussissons à lui arracher ipielques paroles.

nu j(ti i{s sL'u u: r.MtiM. - i.iii\i;i{ ai-I'Uuciii: ct

\'iiii> ;i|)|ti'(iiMns ainsi (|Ut>, |);is Inin (j'ii-j, siii* la v\\r ^au- cIh", SI' Inuivciil ilfs liahitatiiiiis prrtiiMtictili's. I /• rftisoigtU!- uuMit t'Iail l'Nai'l <•! parmi ci's iiidi^'t'in's iii>;is pi'mics refruler

Mil piliitr.

MaiiiioïKiiil la cnuclir (le giai'c qui rci'ouvii' Ifs lagunes d(>s rivi's ne tdiid plus |)fndanl U' jour, et, sur les hiti-ds du fleuve se iuriiK-nt des bancs du glace qui augmentent sans cesse en étendue.

Le tigiv est iVéquent dans ces parages. Hien <|u':irmés de mauvais lusils, les bergers n'hésitent pas à ratta<|uer avec le secours d'un piège très ingénieux. Lor.s(jue ce félin a l'éussi à s\Mnj)arer d'un cheval, d'une vache ou do quel- que autre proie, il entraîne le cadavre dans la brousse, et, après un consciencieux repas, abandonne la dépouille jjour revenir s'en repaître, lorsqu'il sentira plus tard la faim. Le tigre suit toujours un sentier frayé ; les chasseurs peuvent donc d'après les pistes, savoir dans (juelle direction il s'est retiré, tle quel cùté, par suite, il retournera à son garde- manger. En travers du sentier que le carnassier prendra pour aller retrouver son charnier, les indigènes installent un piège composé de deux volants qui se referment, lurs- •ju'une pression, exercée dessus, détermine leur déclen- chement. Quelle que soit sa force, le tigre ne peut se débarrasser de ce collier de fer, et, après l'avoir traîné, il est bientôt épuisé et devient une proie facile. Mais telle est la crainte que ce fauve inspire aux chasseurs qu'ils ne l'attaquent qu'après l'avoir laissé errer pendant mie semaine avec cet attirail. Encore les indigènes ne l'approchent-ils qu'à cheval pour pouvoir fuir au plus vite si la bête ve- nait à fondre sur eux.

Jusqu'au 17, nous sommes pilotés par un chasseur de tigres qui a renom de grande adresse.

Dans cette région, le Tari m est étroit et tortueux, entouré d'un dédale de fausses rivières et de bras morts,

08 DANS LES SABLES LE L'ASIE

qui ne sont remplis qu'à l'époque de la cnie. A gauche, s'étend une très longue lagune, à droite, le Hassanak- Daria, une dérivation, qui ne devient un chenal (qu'aux hautes eaux.

La carte que j'ai dressée, au prix de tant de peines, donne l'état du Heuve au moment je l'ai exécutée, mais dès l'année prochaine elle ne sera plus exacte. Le Tarim est, en effet, le cours d'eau le plus changeant qui existe au monde ; tantôt il s'ouvre un nouveau lit et abandonne l'ancien, tantôt il coupe un méandre qu'il a d'abord des- siné; tantôt il remplit une lagune, tantôt, au contraire, il vide celles qui existaient primitivement.

Le 18 novembre, rencontré les premiers indigènes du Lob, un vieillard et ses deux fils montés sur leurs pirogues et venus pour pêcher. Profonde est leur stupeur lorsqu'à un détour, ils aperçoivent tout à coup la flottille ; heu- reusement ils ne prennent pas la fuite. Après de longs pourparlers, le vieux accepte de demeurer avec nous pour nous piloter.

Au delà d'Atjeal, le fleuve n'est plus large que de 20 mètres, mais sa profondeur s'élève à 7 mètres. Et nous glissons toujours rapides entre les hautes terrasses aux- quelles la gelée a donné maintenant la consistance de la pierre.

Les couchers de soleil sont absolument féeriques. Le ciel s'embrase et tout le steppe reluit d'un reflet d'incendie, tandis que, entre ces plans d'une tonalité si intense, le fleuve déroule sa moire luisante. Çà et là, dans cette nappe sombre éclatent des réveils de couleurs produits par les blancs des lagunes glacées, ou par les scintillements des glaçons sur lesquels miroitent les derniers rayons du soleil couchant.

Entre temps, le pilote nous offre le spectacle d'une pêche dans des conditions particulièrement curieuses. Il y a une fausse rivière, très étroite, déjà recouverte d'une

IN m > i-AicuNMKKS m mil D.wvAr

TOI'JOIUIS Sl!l{ Li: lAUlM. l.lll\i;i[ Al'I'IJi t( lli: 71

ciiui'Ik" (le glace, siif(isainiii('iit r|t;uss<' |iMiir |Mii-lcr If jxiids d'un liDiiiiiH'. Dans ces tl.ii|urs d'caii i-Iairc et trati(|iiillc, los pDissons ont, paraît-il, riialdtiidc de .so n'iinii'.

A l'oiitiéc <li^ cctlG l)aie, iinlrc pili)l(> établit un lianafjo do lilcts ; aprrs (piMi il huK'C, avec une adfosse merveilleuse, su piiMguc sur la glace, la rompt sous le clioc, et, s'aidant de sa pagaie, avance ainsi jus(|u';\ l'cxti-émitc'' supé- rieure (le la ii;ip|ie. Hient(')t, le courant a d('ljai-rassi' le lac de toute la glace; le pécheur chasse alors le poisson vers le lilet, en lelVrayant au moyen de sa rame, et on n'a plus (pi'à l'olever le barrage pour avoir plusieurs IVitures.

L'hiver, les indig(''nes trouvent une ressource alimen- taire importante dans la capture des poissons réfugiés dans les lagunes (jui sont aloi's complètement isolées du (louve. Ne jjouvant casser la couche cristalline, très épaisse h cette époque, ils chassent le poisson vers les iilets, on l'ef- farouchant par des coups de rames répétés sur la glace.

Dans la journée du 20 novenitirc je reçois la visite dos begs de villages voisins. Ils ont été envoyés par \q Jhn-iaï (gouverneur général) d'Ourouintsi, pour « saluer l'étranger de qualité qui arrive du Yarkond-Daria ».

Ainsi les Chinois ont l'œil sur nous et le bruit de ma navigation s'est répandu au loin. Cette descente du Tarim était, aux yeux dos indigènes, une entreprise absolument extraordinaire et ce fut la fable de toute l'Asie centrale. Deux ans plus tard, à Ladak, dos marchands hindous me deman- dèrent si j'avais entendu parler d'un blanc qui, pondant plusieurs mois, avait navigué sur un grand fleuve situé dans le nord : un voyage étrange, disaient-ils, qui n'aurait i)U être accompli sur l'Indus.

A chac|ue pas, i)Our ainsi dire, les preuves des déplace- monts du Tarim apparaissent avec une netteté remarquable. A Ketjik, par exemple, on voit, sur la gauche, un très large lit aujourd'hui à sec et ensablé. Après avoir été pen-

72 DANS LES SABLES DE L'ASIE

dant plus de cinquante ans, le principal chenal d'écoulement des eaux, il a été abandonné, il y a cjuatre ans. Plus nous avancerons vers l'est, de plus en plus instable deviendra Je Tarim ; finalement il acquerra aux environs du Lob-Nor le maximum de puissance de divagation. Dans cette région, d'une année à l'autre, l'emplacement des lacs et du fleuve cliange; il est, par suite, clair que le bassin dans lequel il se termine doit, lui aussi, changer de place, et le Lob-Nor être un lac migrateur, se déplaisant du nord au sud, ou du sud au nord, absolument comme la boule d'un pendule, représenté ici par le Tarim.

La durée des oscillations de ce réseau hydrographique est de plusieurs siècles ; dans l'histoire de la terre, une telle période n'est guère plus longue que le battement du pendule dans la vie de l'homme.

J'invite les begs à monter à bord, et à toute vitesse nous nous engageons dans le nouveau lit du Tarim, précédés par deux canots indigènes.

Le courant est ici de 100 mètres à la minute. Le chenal est tantôt parsemé d'îlots bas, à peine visibles, ou de barricades d'arbres et de roseaux, tantôt étroit et torren- tueux. A tout instant^ il faut manœuvrer prestement, afin de parer à un choc qui pourrait être néfaste. A plusieurs reprises ce n'est qu'au prix d'efforts surhumains que la lourde machine peut être écartée d'un banc perfi^de et main- tenue dans le fil du courant. Toute la journée nous demeu- rons sous la menace d'une catastrophe.

22 novembre. Traversée d'un bout de désert. Dans l'épaisse masse des sables, le Tarim s'est foré un passage ; l'eau invincible a eu raison de tous les obstacles.

De chaque côté du fleuve, des dunes; les plus hautes atteignent 15 mètres. Parfois leur nappe jaune s'anime de taches vertes : un peuplier, ou un long taillis de tamaris cul- minant au-dessus d'une étroite bande de roseaux.

TOUJOURS suit i.r: takim. - i.iiiviiu M'i-mx m: t;i

Nulle juirt ti'ac<' tir vie; |)(iiiit iriioiimios, point (!•• /^'ibier, |K»itit, iiiôino (le i-Mi-l(o;iii\ ni de vuiiLdiu-s, les liùies li;ibiliicl.s ilii (Irst.Tl. ( )n ti'fiilrnd fjiruii muiiniiiv' d'eau ;iini>i(i ; uiio ini|in's>ii Ml lie ('inii'ii.'i'r. Va cliaijUr liciuc nous aniriic d<! idus on plus luiii un iniliru de celto .si>litud<' ninrlo.

Les indinèiK's (|ui servent <ré(daii'ours ;\ iiiuii escadre no se sont jamais au|tai'a\anl aventiuv- d.-in.-. ce nouveau lleuve. Ils sondent le flienal avoi; Icui's pagaies, |)ui.s se |)ortent rapidement en avant puui- iiuus attendre au pro- chain ronde, s'ils di'roii\ l'nil (piehiue u danger ».

Plus loin, un passatri' éniouvanl. Le lleuve est divisf'" en cinq bras. A travers le bouilloiuieuient des eaux, nous lais- sons porter, après av(»ir l'éussi à reconnaître le (dienal le plus profond. Le passage est étroit, la bai'ge làcle les deux rives; entin, elle passe, elle arrive à l'emboucliure du canal, lorsque soudain elle s'arrête lourdement sur un banc. De tous côtés les fonds sont très petits et la pesante arclie demeure immobile. Nous ne pouvons rester ; les éclaireurs accourent à notre secoui's ; à fon-e de poussées, on réussit à faire glisser peu à peu la l)arge sur le sable et à la ren- flouer.

Depuis plusieurs jours le courant est trop fort pour que le fleuve puisse se couvrir de glace, mais je ne me berce pas d'un espoir qui serait vain. Chaque nuit, la température devient de plus en plus basse ; à 8 heures du soir, le thermomètre marque déjà 6". N<jus jouissons à coup sûr de nos dernières heures de liberté.

24 novembre. Par la plus grande des chances nous échappons aujourd'hui îl un désastre.

C'était le long d'une rive concave contre laquelle le courant, s'exerçant dans toute sa force, avait déterminé des éboulements. Entraîné par un glissement de terre, un peuplier était tombé perpendiculairement à la berge, barrant le chenal sur un tiers de sa largeur et à 1 mètre envii'on

71 DANS LRS SABLKS DE L'ASIE

au-dessus de l'eau ; le restant du lit était occupé par un tourbillon qui déterminait un contre-courant.

Les canots pouvaient passer aisément par-dessous l'obs- tacle, mais il n'en allait pas de même pour la barge, en raison de ses superstructures. Si nous entrions en collision avec le tronc de l'arbre, la tente et la cabine étaient arrachées; si elles résistaient au choc, l'arrêt brusque, avec le fort courant qui nous poussait, devait fatalement amener le remplissage immédiat de la barge par l'arrière, par suite un naufrage certain.

La barge tenait la tête du convoi. Tout à coup, Palta, posté à l'avant, pousse un grand cri d'alarme ; il a aperçu le peuplier à quelque soixante mètres devant nous. Immédiatement les hommes lancent à l'eau leurs gaffes et de toutes leurs forces essaient d'arrêter l'impulsion. Vains efforts; ils saisissent alors les a-\àrons qu'ils ont façonnés quelques jours auparavant et « scient », c'est-à-dire rament en sens inverse du courant, afin d'enrayer.

Mais précisément, en ce point, le tleuve forme un rapide très violent. Dans c[uelques instants une catastrophe va se produire.

Je bondis à l'avant pour saisir ma carte, mes dessins, mes carnets ; à tout prix je veux sauver ces documents qui représentent un labeur acharné de plusieurs mois. Tandis que j'opère ce sauvetage, les hommes travaillent avec une énergie décuplée par l'imminence du péril, je dirai même de la mort. Le naufrage, dans ce tourbillon, c'est certai- nement pour plusieurs d'entre nous la noyade.

Islam et le beg sont à l'avant, armés de haches pour essayer d'abattre l'obstacle, en tout cas d'amortir le choc, pendant que l'équipage s'efforce de déborder et de pousser la barge dans le tourbillon à gauche.

Au moment le choc fatal est innninent, obéissant à la forte impulsion des gaffes et des rames la barge s'écarte, rase le peuplier et va donner dans les remous. Le

T()i;joi;i{s siK i.i: iauim - i.iiivi;i{ m-I'Hociii; v,

tourl)illi>ii nous n-ji-U"' ilii rc)i.' ilt; rolishicle. Aliiii, «'iiipoi- l^'iuinl mit' cordi', sauto aldfs diuis l'i-au f^'lac*'-»-, gaf,'rii' la rivf gauflio (^t nous halo iim-s de cett»^ |)ass(! ilaii^jcrt-iisc. Apivs fclti- \ iiili'iiti' oinMiiidi, 11- l'aliiir t'iait n'vciui à Imi-d et je iiu> disposais à faiie lioiiiicur à un plal d»' puisson au4uel Islam avait api)<>rt(' tous ses soins; tout à coup deiTiôre nous, dos cris striilciils de d»''lresse se font enten- dre. Il est évidemment survenu ((Ueliiue accident à la bar(|ue-tender demeui'ée i\ rari'ière-fîarde. Nous nous trou- vons au milieu du fleuve et un bon moment s'écoule avant qu'il soit possible d'atteri'ir sur la lùve droite. Dès que la barge est stojjpée, les lionmies sautent à terre et s'élancent ti travers la brousse, dans la direction d'où sont partis les cris.

Peut-être Kader et Kacim, ces braves serviteurs qui m'ont témoigné tant de dévouement, ont-ils trouvé la mort, et cela juste au moment nous arrivons au port. On juge de mon angoisse à la vue d'un messager accourant à toute vitesse.

Il est, en efîet, arrivé un accident à la barque dos provi- sions, mais les honmies sont sains et saufs; c'est l'essentiel. L'embarcation a donné sur un bois flotté échoué, dont la tète n'était recouverte que d'une mince couche d'eau, et, poussée à l'arrière par le courant, tandis qu'elle était accro- chée à l'avant, elle a chaviré. Kader, qui ne sait pas nager, s'est accroché au démontable au moment du naufrage, tandis que Kacim s'est cramponné à la souche qui a déter- miné l'accident. Tous les comestibles qui remplissaient la barque s'en vont maintenant au fil de l'eau ; des corbeilles de fruits et de farine, des seaux, des casseroles, des poêlons. Les pilotes, montés sur leurs rapides pirogues, font la pèche de toutes ces épaves et réussissent à les sauver presijue toutes. Une hache, une pelle, une lanterne, avec divers autres objets de moindre importance, furent seules perdues, perte, d'ailleurs, très sensible, car de pareils ustensiles,

76 DANS LES SABLES DE L'ASIE

d'une utilité quotidienne, ne peuvent être remplacés facile- ment dans le désert.

... Au paysage mou et uniforme des jours précédents, succède un panorama grandiose. Sur la ri\e droite, à pic au-dessus du fleuve, se dresse le Tokkous-Koum, une chaîne de dunes gigantesques. Du sommet que j'atteins pénible- ment, une vue extraordinaire se découvre; une mer de sable, hérissée de hautes vagues, s'arrêtant brusquement devant le fleuve.

Le Tarim trace ici une limite nette et tranchée entre deux éléments différents, le sable et l'eau ; telle une côte séparant la mer de la terre ferme.

Plus loin un village, Al-Kattik-Tjekké. Dix familles, comprenant une quarantaine de personnes, sont installées dans de pauvres huttes de roseaux.

^I^feî^

CHAPITRK VI

FIN DE LA NAVIGATION SU» LE TAKIM

L'approche de l'hiver. Une navirjation polaire en Asie Centrale. Une illusion de fête vénitienne. Régime du Tnrim.

Le terme de notre navigation approehe rapidement; si, dans le jour, la température de l'eau s'élève au-dessus du point de congélation, en revanche, chaque nuit, elle descend graduellement. Tous les matins, au réveil, les embarcations sont emprisonnées dans une épaisse nappe de glace formée pendant la nuit.

Dix jours après que le fleuve aura commencé à charrier, il sera entièrement pris, annoncent les indigènes. Je surveille donc attentivement l'apparition des premiers gla- cions.

Le 28, au matin, le Tarim est couvert d'une bouillie de glace molle et poreuse, d'une sorte de marmelade de cris- taux et d'aiguilles. Elle se forme sur le fond, en tout ceis en dessous de la surface des eaux, et s'agglomère ensuite à la surface en flaques.

La présence de ce magma annonce certainement la prise prochaine du fleuve. Lorsque se produit ce pré- lude de la congélation, tout le poisson se réfugie dans les lagunes. Les indigènes renouvellent alors les prodiges de la pèche miraculeuse, et, en quelques jours, font des provi- sions qui les alimenteront tout l'hiver.

Une matinée triste et froide sous un ciel nuageux.

78 DANS LES SABLES DE L'ASIE

A coups de hache et de pic les batehers dégagent les embarcations de leur berceau de glace, puis nous poursui- vons le voyage sur le fleuve tout blanc à travers le lent défilé des glaçons.

Les blocs ne sont pas encore assez épais pour ré- sister à l'ardeur du soleil, peu à peu ils diparaissent, et, à 4 heures du soir, le Tarim devient absolument libre.

Maintenant nous sommes avertis ; dans dix jours, si les indigènes disent vrai, la navigation sera terminée.

29 novembre. L'hiver a fait un nouveau progrès : 16° cette nuit. Le fleuve a un aspect arctique. Il est si chargé de glaçons qu'au premier abord il semble entière- ment pris, mais tous ces blocs bougent, tous dérivent au fil de l'eau et il en vient toujours d'amont. C'est un défilé ininterrompu, comme un trottoir roulant.

Hier soir nous avons eu la malencontreuse idée de bi^■ouaquer sur les bords d'une j^etite lagune. Très abri- tée, cette lagune s'est trouvée, ce matin, solidement gelée, et ce n'est pas un petit travail de dégager la flottille.

Les glaçons sont beaucoup plus épais qu'hier. Lorsqu'ils s'abordent, il se produit des grincements, des bruissements, puis des craquements suivis de fracas comme si des piles de vaisselle tombaient réduites en miettes. D'autres fois, il y a des bruits, d'abord sourds et étouffés, puis, tout d'un coup, clairs et nets comme le son lointain des cloches que la brise apporte.

Lorsque le soleil brille, sur le dos blanc du fleuve s'al- lument des milliers de diamants. Ce ruissellement de clarté, ce murmure ininterrompu des glaces, ce pétillement cons- tant produit par la fusion des cristaux déterminent une sorte d'état hypnotique chez le spectateur. Impossible de s'arracher à la vue de ce glissement blanc toujours pareil.

Le magma glaciaire se compose de petites plaques extrêmement minces et d'aiguilles. Lorsqu'elles flottent,

l'IN liK l,\ NA\l(iATIi».N SI'll l.i: TAUIM 81

elles sont cDiiiiilT'iciiii'iit li|;iiie|i(«s ; s'enfonceiit-clles, ell(33 preiiiioiit la ('(iiiieiir de I'omu. De cette bniiillie sont cons- titués les glaeniis ; ils sont au plus larges d'un mètre et ont les angles arroinlis ;i la suite dos chocs constants qu'ils se diinnent les uns les autres ou i|u'ils ^iJi-ouvent eontro les rivi>s. liOs fragments détacliés dans ces collisicjiis fui'mont, sui' le hord extéiieui' des |»la(|ues, de petites maraillcs hautes de ()"',1() environ, absolument blanches, tandis que le milieu du bloc, im|)r(?gné d'eau, se transforme peu à peu en une masse compacte, d'un bleu rnncô.

(v>uoi(|ue le soleil soit aujourd'hui resplendissant, il !ie |);ii-\ ient pas, cependant, à faire fondre tous les ghi(;ons connue hier à midi ; le ileuve, sur la moitié do sa lar- geur, en est couvert.

30 nocomhre. iMicore un jour de réj)it. La nuit n'a pas été froide, quehjues degrés seulement sous zéro. La prise du Heuve n'a pas fait de progrès ; il y a même aujour- d'hui moins de glace qu'hier.

Voyage très monotone. A droite toujours de hautes dunes ; aucune habitation, aucun feu ; seulement de temps à autre un faisan, un oiseau de proie, ou quelques corbeaux.

1'^ doceinbre. De très bonne heure je suis réveillé par des crépitements contre la coque de la barge. Ce bruit est produit par les glaces de fond qui montent à la surface. Cette ascension a lieu aussitôt après le lever du soleil ; durant la nuit elle ne paraît pas se produire, en tout cas je n'ai point entendu ce grincement contre les parois de la barque.

Le matin, le lit du fleuve doit être recouvert d'une cou- che de glace, cela me paraît certain ; en effet, de bonne heure les gaffes rencontrent au fond un sol dur et résistant tandis que, plus tard, lorsque la glace s'est détachée, le lit

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82 DANS LES SABLES DE L'ASIE

devient mou et les perches enfoncent dans du sable, semble-t-il.

Temps superbe, môme chaud; le thermomètre s'élève à -|- 5°. Une seule fois nous touchons. Nous sommes d'ail- leurs avertis de la présence des bancs par les glaçons. Ces plaques ayant à peu près le même tirant d'eau que notre nef, lorsque nous les voyons ari'êtées et accumulées sur un point, c'est qu'il y a un haut fond.

Le Tarim présente toujours le même aspect. Une suite de longues courbes conduisant dans le nord-est, accom- pagnées d'une ceinture de forêts derrière laquelle jaunit le désert. En un point les sables atteignent le fleuve, je débarque pour prendre diverses photographies. Celle reproduite donne une excellente représentation de l'aspect du fleuve et des fausses rivières dont le sépare une levée de sables.

Le 2 décembre nous parcourons 23 kilomètres à la vitesse de 396 m^ètres à la seconde.

Dans cette région le fleuve a un cours presque rectiligne. Durant la nuit il s'est produit une légère élévation de niveau. L'eau demeure toujours très chargée de sédiments, la formation de la glace de fond et ensuite son ascension à la surface contribuent évidemment pour une part impor- tante à la présence de ces troubles.

Le désert s'éloigne du Tarim et sa lisière septentrionale demeure maintenant cachée.

Les lagunes parasites sont toujours nombreuses ; l'étroit canal qui les met en communication avec le fleuve est maintenant à sec, et le poisson qu'elles renferment se trouve pris comme dans une trappe. Ces nappes portent le nom des indigènes qui ont le droit exclusif d'y pêcher.

Sur la gauche nous ne sommes pas éloignés de l'Ouyen- Daria, une branche du Tarim qui est bordée de bois magni- fiques. Entre les deux cours d'eau, une forêt continue a [)ris possession d'un territoire occupé jadis par le sable.

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FIN DK IjV NAVIOATION SIJK I.K TAftlM 83

TTno triste jiiurn<''o, un temps ^'ris, morose, et toujours le (lésiTt. Aui une ti:ii'e liumaiiK-. Nos |)ilote.s no connaissent f^uèrc cette pailie du lleuve; il esi donc nécessaire de décou- vrir au |)lus vite d'autres indigènes.

Vers la (in du joui- le soleil |iefce, enfin, le rideau do nuages ; c'est alors une illumination féerique. Tout le eou- cliant est en l'eu ; un inunense incendie paraît ilambei- là-has très loin, et tout l'espace rougeoie de sa lueur. Peu ;\ |)eu, ce décor d'apothéose s'atténue, jjuis finit par s'éteindre dans la grisaille du crépuscule, bientôt il ne i-esto plus (ju'une tiaî- née jaune à l'horizon; elle aussi diminue progressivement, et bientôt c'est la nuit noire.

Chaijue barque est alors munie de lanternes. L'obscurité n'est pas assez profonde poui- (pie nous ne poui-suividus pas la route pendant (juclque temps encore. Les heui-es sont précieuses, chacune représente un gain inestimable.

Avec ces fanaux glissant à la surface de l'eau au milieu des glaçons, le Tarim prend un aspect extraordinaire; des lueurs jaillissent de tous cotés, couvrant de feux l'eau et la glace; on dirait une fête vénitienne.

Lorsque je commande la halte, ces points t)rillants s'ar- rêtent, avancent vers la rive et courent ensuite sur la berge comme de gros insectes phosphorescents.

La nuit est maintenant complètement noire. Pour instal- ler le campement et pour chercher le bois nécessaire au bivouac, les hommes ont l'idée de s'éclairer en faisant flamber les roselières qui couvrent la rive. En quelques minutes toutes ces herbes sèches forment un brasier gigan- tesque ; les environs du bivouac se trouvent illuminés dans leurs moindres détails.

3 décembre. Un vrai paysage polaire. Dans les « étroits », le Heuve est entièrement recouvert de glaces flottantes; nous avons l'air d'une expédition arctique tra vaillant à travers la banquise. Seulement lorsque le Tarim

84 DANS LES SABLES DE L'ASIE

s'élargit, des flaques d'eau libre apparaissent au milieu de la blancheur en dérive.

Des heures et des heures, sans jamais se lasser, on con- temple ce défilé qui ne finit jamais et on demeure attentif à ce bruissement singulier des glaces, la musique de ce désert infini !

Les flaques de glace adhérentes au rivage deviennent de jour en jour plus étendues; avant peu elles se rejoindront et formeront pont en travers du courant. L'emprisonnement est imminent !

...Le fleuve est maintenant très large et;, de chaque côté, se découvre une perspective infinie. Plus de courbes ni de méandres ; à perte de vue, une grande avenue d'eau, toute blanche de glace, comme une route dans la direction de l'hiver qui nous guette quelque part.

Soudain, deux cavaliers ; un peu plus loin, en voici dix autres. Ce sont des éclaireurs envoyés par le beg de Teis- Kôll à notre recherche. Dès qu'ils nous ont aperçus, ces dift^érents groupes se signalent les uns aux autres notre approche, en allumant de grands feux; la télégraphie pri- mitive !

Ces émissaires nous annoncent que la caravane, après un arrêt de trois jours à Teis-Kiill, est partie pour Arglian que, au départ de Laïlik, je lui avais indiqué comme point de jonction de nos deux groupes. D'une heure à l'autre, le fleuve peut être complètement solidifié, aussi bien j'expédie immédiatement à mes gens un courrier avec ordre de s'ar- rêter et de nous attendre.

Les indigènes nous informent, du reste, que nous ne devons plus compter sur une longue navigation.

Le Tarim est généralement pris dans les premiers jours de décembre, et il demeure captif jusqu'au commencement de mars; pendant une quinzaine ensuite, il est couvert de glace poreuse.

Dans celte région éloignée des sources du fleuve, la crue

FIN DK I.A NAVIGATKtN SI II I.K TAUIM 8B

se maiiifosto seuloiiK'iil au rniiiiticiici'iinwit d'aoï'lt; dl»! îvt.fi'iii( son maximum à la lin di- soitlumhro ou au «l<'l»ut (l'octobre. Le niveau iuiissc ensuite |triif,'fessivement, i)ui.s demeure stationnaire pendanl (|uii(|ue temps avant la prise par lesglaeos; plus tard, il s'ôlève de nouveau, en sou- levant la carapace (•ristallis(''e, |)our descendre après déliniti- vement. Cette élévation du niveau |)ostrri(uro au gel est dé- terminée, affirment les indigènes, par le lait que, en aval, les eaux seraient i-etenues par un barrage de glaiyms. En juin se produit l'étiage ; à cette époque le Tariin jieut ^tre traversé ù cheval en plusieurs endroits.

Ici, loin des montagnes, la dill'érence de niveau entre les hautes eaux et l'étiage est beaucoup moins grande que sur l'Aksou-Daria ou le Yarkend-Daria. Plus on avance vers l'est, i)lus cette diilerence s'atténue; les innombrables lagunes qui bordent le Tarim, absorbent une partie des apports de la crue, et régularisent ainsi le débit du lleuve. La crue du printemps, si forte sur l'Aksou-Daria, le Yarkend-Daria, le Khotan-Daria, le Kizil-Sou, perd en route une partie de sa puissance.

A Momouni-Ottogo, nous reprenons le contact avec les indigènes; cet événement ramène la gaîté parmi mon monde.

C'IIAI'ITKI'; VII

ni.OCUS PAU LES GLACES ET lll\ KI'.NAOE.

lieldrhr à Karaoul. Le dernier jour de riacir/ation. La ràccine en Chine. Nacifjalion polaire en Asie centrale. licuconlre de la caravane.

Toute la journt'i' du 4 décoinhi-e, dérive tivs rapide. A chaque instant nous heurtons des hancs de glace accolés aux berges ou des trains de glanons que les remous font tournoyer au milieu du fleuve. La barge est heureusement solide, et ces abordages n'amènent pas la moindre avarie.

La forêt de peupliers disparaît progressivement. A Karaoul, nous campons le soir, à l'embouchure de l'Ou- yen-Daria, le pays devient absolument nu. Çà et seule- ment quelques bouquets de tamaris et quelques massifs de roseaux dans l'encadrement de petites dunes.

A Karaoul, notre petite troupe est renforcée par l'arrivée de Parpi Baï, un de mes fidèles serviteurs de 1896, un vété- ran de l'exploration en Asie centrale. Parpi a accompagné Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, plus tard Dutreuil de Rhins etGrenard; il a même assisté au drame sanglant qui a terminé si malheureusement cette dernière mission française.

Le lendemain, .-séjour à Karaoul, pour obtenir les coor- données géographiques de cette position importante et pour exécuter diverses observations hydrométriques.

Karaoul est situé au sommet de la courbe très accentuée

S8 DANS LES SABLES DE L'ASIE

que le Tarim docrit Ners le sud-est pour aller se perdre dans le Lob-Nor.

Ici, le débit du Tarim est encore de 55"", 7 ; celui de rOuyen-Daria se réduit à quelques mètres. Cette dernière rivière roule des eaux absolument pures et trans- parentes ; longtemps après le confluent, elles forment une bande claire dans la masse bourbeuse du Tarim ; les deux nappes coulent l'une à côté de l'autre sans se mélanger. L'Ouven-Daria ne charrie pas encore.

7 décembre. Le dernier jour de notre longue naviga- tion.

Nous avons appris ce matin que la caravane nous attend au Yanghi-KoU et qu'au delà le fleuve est complètement pris depuis deux jours. Avant la nuit nous arriverons au Yanghi-Kôll ; nous prendrons nos quartiers d'hiver.

Le Tarim présente un aspect complètement nouveau. Il s'allonge presque rectiligne vers le sud-est ; à gauche, un steppe infini, parsemé de très rares peupliers ; à droite, le désert avec son rempart de dunes bordières, et une file de lacs enfermés dans les vagues de cette mer de sable.

Le chenal est absolument encombré de glaçons; en quel- ques points nous devons nous frayer un passage de vive force, absolument comme des explorateurs polaires à l'as- saut de la banquise.

Sur la rive droite, près de l'émissaire des lacs riverains du fleuve, apparaissent des villages abandonnés à la suite d'une épidémie de variole survenue il y a sept ans. A Seit- Koll, habitaient vingt-trois familles, à Touzalgoutch, neuf; un peu plus en aval, près du Teis-Kôll, vingt-cinq. Les autorités chinoises ont donné à ces émlgrants des terres sur la rive gauche ; mais ces pêcheurs, transformés du jour au lendemain en agriculteurs ne savent guère tirer du sol le profit qu'ils pourraient en obtenir au prix d'un peu de travail.

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\LF DC TAKI.M PKTSE DE KOK AI.-DOCNG

BLOCUS l'AU I.KS CI.AfKS l'T Hl VK1{N.\(;K Kl

(JU(> l'iiM ii(> vieillir |»lus (|ii;iliricr l;i ("liiiK! de |):iy.s attartlt'- <l;iiis le soiiiiiioil du passé rt rôfradairc au progrès. Di'puis collo (épidémie de vaiiolo survoiiuc sur los hords du Tariiii, les aiitnritrs du rélcslc-Miiipirc ont iciidii la vai-ciuc olili^Mtoirt- pour les liuliilaiils dr la rririon, mais ces pri- initils ignorants font tous leurs cirorls pour (jcliaii|«'r h riiioculatioii prévoiitivo.

Bientôt nous roncrtntrons de nos caravaniers venant au- devant de nous. A notre vue, ces braves gens manifes- tent une joit^ naïve (pii m'émeut véritablement. Jamais ils n'avaient cru à la réussite de mon enlrejjrise ; tous étaient persuadés ipiils ne reverraient aucun de nous.

Maintenant, la jonction des deux groupes e.st (jpérée, le premier cliapiire de ma longue exploration se termine par un succès, l'uissent les autres avoir la mémo issue Iieu- reuse !

Le point la banquise ferme le fleuve n'est |)lus éloi- gné que de quelques heures de navigation. Le jour baisse, n'importe, je ne veux m'arrèter que devant l'obstacle et je donne l'ordre de poursuivre la route à la lueur des lanter- nes. Aucun accident ne me semble à craindre, le cours du fleuve est régulier et les heurts des gla(;ons sont inoffensifs contre la solide coque de la barge.

Tout-à-coup l'horizon rougit d'un reflet d'incendie ; la lueur grandit lentement, et, en devenant plus nette, nous montre les .silhouettes du camp de la caravane établi à quelques mètres de l'embâcle.

Encore quelfjues minutes, la barge grince contre les gla- cions de la rive, puis s'arrête. Notre navigation est terminée, et de suite je cours me chauiîer à la gaie flambée du bra- sier.

Fini ce voyage aventureux qui, de loin, apparaissait comme une entreprise singulièrement hasardeuse. Main- tenant, dans la satisfaction du succès, tout en me chaullant,

92 DANS LES SABLES DE L'ASIE

je repasse dans ma mémoire les incidents de cette expédition. Certes le voyage a été monotone, mais en revan- che, combien riche il est en résultats scientifiques! Sans fatigue, mu simplement par la poussée mystérieuse des eaux, j'ai traversé le cœur de l'Asie et, pendant cette longue navi- gation, j'ai surpris les secrets de la vie d'un fleuve extraordi- naire.

Maintenant une autre existence laite d'aventures et de dangers va commencer.

riiArriKi: viii

AU CAMP l)i; YAN(illl-KiiI,I.

Préparatifs d'hiccrnaf/e. Une cour de Justice. Caractère dos indigènes. Construction d'une maison. Reconnaissance [irc- liminaire du Talila-Makanc. Le liach-Kôll. Les bayiis. Arrivée du voyageur français Charles liunin.

Je corniste employer l'hiver à des reconnaissances à grand rayon ;\ travers h; Takla-Makano, afin d'adicvor rcxi)lo- ration do co dt'sort d(^ sable, conimoncéo en 1896. Einniener dans ces expC-ditioiis toute la raravane serait nie condaniiier à une marche très lente et exposer les animaux à des fatiij;ues inutiles. Je laisserai donc le gros du convoi au Yanghi-Koll et, seulement avec une troupe légère, j'entre- prendrai des excursions autour de cette base d'opérations. Dans ces conditions, il importe de choisir pour le camp, un emplacement approprié à sa destination future de station principale.

Juste à quelques centaines de mètres en amont du point nous nous sommes arrêtés, se trouve un terrain absolu- ment propice à l'installation des quartiers d'hiver. Il y a là, sur la rive gauche, une sorte do port les embarcations trouveront un at)ri absolument sûr. Dans la journée du 8 décembre le camp est donc établi sur cet onqilacement.

Il ne fut pas précisément facile de libérer la iloltille do l'étau de glace qui s'était formé autour d'elle pendant la nuit. Ce travail achevé, les embarcations sont remorquée

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au port (riiivornage et solidement amarrées à la rive; une précaution, d'ailleurs, inutile. Dans le courant de l'hiver le port gela jusqu'au îond : là, dans ce berceau de glace, la barge était aussi solide que si elle eût été enfermée dans une cale de granit.

Dans toutes mes expéditions, jamais je n'ai eu de difticultés avec mes gens ; ce résultat, je le dois, j'en suis certain, pour une bonne part, à la règle de conduite que j'ai adoptée à leur égard. Toujours je les traite avec bienveillance; mais pour que ma bonté ne soit pas exploitée comme une faiblesse, toujours je sévis à la première faute, en ayant soin de propoi'tionner le châtiment à l'importance du délit. On doit conduire les hommes surtout par l'ascendant, et l'ascendant ne s'acquiert que par la décision unie à la bien- veillance et par une justice impartiale.

Or, dès le premier soir de notre installation, j'ai l'occa- sion d'exercer mes fonctions de juge. Au départ de Laïlik Nias Hadji, a reçu qusiire yambas et demi (1) pour défrayer la caravane pendant son voyage par terre; c'était beau- coup plus (ju'il n'était nécessaire. Or, qu'est-ce que j'apprends en arrivant? Non seulement Nias n'a plus un centime en poche, mais il a dépensé en outre quatre ^«/^Z^as (750 francs) qu'il a empruntés pour l'entretien de mon monde.

Je mande donc le coupable devant moi. Comme au temps jadis, la justice est rendue en plein air; je siège sur un sac de farine, près du feu de bivouac ; tout à l'en- tour se rangent les témoins.

Lorsque j'invite Nias à me rendre compte de l'argent qu'il a reçu, c'est naturellement un débordement d'invoca- tions et de serments, un flot de paroles oriental. L'accusé prend Allah à témoin qu'il est le plus honnête homme delà terre, qu'il n'a pas employé un tengJii (22 centimes et demi) à son profit, etc., etc. Je prie alors le cosaque Sirkine de

(1) 1080 francs en prenant pour le yamba la valeur de 90 roubles. (Voir la note de la p. 14). {Note du traducteur.)

Ali CAMP 1)1 YA\(.llI-KOI.L 96

(Idiiiii'i- |(« (lrt;iil (lu livfc des (li'|)i-nsf's tenu (^n route sur iiiiiM ordre, puis j'annonce au couiiaMo (|ue je sais parl'aile- ment ce (|u'il a lait do l'arf^ent <jui lui a ét<5 couiiO.. A AUsiiu, il a (l'ait' ii.l payé ses dettes, ensuite, à Korla, celles de son lils. En cons(''quence, je prononce contre Nias la |)oine du renvoi. Lui, le cliatnelier en clief, un des ^vi^:^ personnages de la caravane, il (piittei-i le lendemain mon service.

De (InMes de f^ens, ces niiisuhiians ! Jamais on ne peut se lier absolument à eux. Los nK'-mes (pii ('talent venus d(înoncer Nias se rC-pandent maintenant en lamentations et me supplient de le conserver, de le d(''grader, de le mettre au rang de cuisinier. Ces sujjplications n'ont sur moi aucun oU'et; le jugement a été rendu, son exécution s'impose.

Je me sépare également des quatre bateliers de Laïlik, mais dans d'autres conditions. Ces indigènes m'ont servi avec un dévouement de tous les instants ; pour leur témoi- gner ma reconnaissance, je double leurs gages et leur remets une .somme suflisante pour les défrayer de leurs frais de route au retour. Ils n'en peuvent croire leurs oreilles, et, c'est, de la part de ces gens simples, un concert de remer- ciements dont je demeure touché. Ils doivent faire à pied la route jusqu'à Korla, l'ahscikal (agent consulaire russe) leur procurera des chevaux pour retourner chez eux.

Malgré cette diminution de l'effectif de la caravane, le camp est toujours tr(js animé. Le personnel est, du reste, assez nombreux ; ce sont, d'abord, mes hommes de conHance, les cosaques et le chef de la caravane. Islam Baï, puis Parpi Bai, délégué à la surveillance des chevaux ; tout le temps que lui laisse libre cette occupation, il l'emploie à la chasse au faucon. Tourdou Bai et Faïzoullah ont la garde des chameaux et, à tour de nMe, doivent les veiller au pâturage. Un gamin de seize ans, Kourbane, est le valet d'écurie et Eurdek, un indigène du Lob, est chargé des gros ouvrages.

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Tollo est la population fixe du camp, mais chaque jour arrivent de nombreux curieux. Dès que les indigènes con- nurent la nouvelle de notre établissement, de tous les environs ils vinrent nous visiter. C'est désormais dans tout le camp un va et vient constant, un brouhaha continu de conversations; lorsque je travaille sous la tente, il me semble entendre la rumeur d'un marché achalandé.

Je continue à demeurer dans la barge, tandis que les lionnnes s'installent sous une grande tente, au pied d'un peuplier solitaire au milieu du camp.

Derrière cet abri sont empilées en bon ordre toutes les charges des chameaux ; un peu plus loin, en plein air, se trouve la cuisine des hommes entourée d'énormes piles de bois. La garde du camp est confiée à cinq chiens vigi- lants. Cette installation fut complétée par l'édification d'une maison sur le bord de la rivière.

Le 11, en sortant de ma tente, quel n'est pas mon éton- nement de trouver la rive couNcrte de monceaux de bois et de matériaux de construction ! Sans m'en rien dire, le heg de Yanghi-Koll a eu l'idée de construire à mon intention un abri plus confortable que celui que j'habite. Il a réuni le matériel nécessaire, l'a fait amener par la population des environs, et incontinent, sous son ordre, tout le monde s'est mis au travail. La carcasse de la maison se compo- se de piliers et de légères traverses solidement unies par des osiers et des cordes. Contre cet appareil sont entassés, en guise de maçonnerie, des fagots de roseaux; comme couverture on emploie également des roseaux. C'était, en un mot, une hutte semblable à celles de toute la région.

Cette cabane est divisée en deux grandes pièces. Pen- dant mes trois séjours au Yanglii-Koll, assez courts, d'ail- leurs, elle me servit d'habitation.

Un camp aussi important était, aux yeux des indigènes, un établissement de premier ordre; aussi bien lui donnèrent- ils le nom de Toura-Sallian-Ouï, {la maisoîi bâtie par le

AU CAMI' DU YA\(.1II Kol.l. 97

/natfrc), nom (|iii pa-^siT.i |)cut-(''li"0 (i;iiis l.i tojmnymio lo- cale, coiiimo i-elui (rOiin)Uss-S;illi:in-Sal sur le Kounitjo- kicli-Taiiiii. Cflti' dcriiiri-i^ (IriKuiiiiiatinii, ijiii sigiiilie : ie l\«ssp cons/fiiisif uti lj(tr, rapix'llc iiuc, dans un de sos voya- j;os, K(islii\ lra\i'fsa !•• llcuvc sur un riidrau fait de Imiics de |)ou|)li('i"s.

A cette consti'uclinn iiii|ini-t;iiilr, le |);dais (hvs Ixii'ds du Tarim, j'en lis plus lard ajoutrr uuo autre dans le mémo stylo pour servir d'écurie aux chevaux. L'édilicc une fois Uni, ou iusialla niK^ longue mangeoire avec deux canots surélevés au-dessus du sol. Un j^eu plus loin une forge fut (:>tal)lie. Bref, notre camp prit peu à peu l'aspect d'une grande ferme animée par le mouvement d'une nombreuse population d'animaux domestiques ; nous avions un pou- laillei- très bien garni, un troupeau de moutons, des vaches.

Au milieu des bâtiments s'étendait un vaste espace libre, la place du village, jour et nuit brûlait un grand feu devant lequel étaient rec:us les visiteurs. Ce brasier, qui ne fut éteint qu'en mai de l'année suivante, était entretenu, non point par des vestales, mais par des barbares barbus. Autour veillaient les gardes de nuit (|ui, sous la surveillance des cosaques, se relayaient toutes les deux heures.

Je me propose d'explorer la partie du Takla-Makane (|ui s'étend au sud-ouest du camp. Aussi Ijïen, depuis mon arrivée, j'interroge tous les indigènes pour recueillir des informations sur cette région. Elles sont forts maigres, les naturels n'ayant jamais osé s'aventurer au delà des hautes dunes qui, pareilles à d'énormes vagues, viennent déferler sur les bords du Tarim. Par derrière, qu'y a-t-il? Ils n'en savent rien, et tous témoignent d'un elfroi insurmontable à la pensée de s'engager dans ce désert. Pour eux, s'aven- turer au milieu de ces sables, c'est marcher à la mort cer- taine.

Je sais les dangers de ce Sahara, d'après la terrible

98 DANS LES SABLES DE L'ASIE

expérience que j'en ai faite en 1895, mais je sais également qu'avec des précautions il est possible de sortir sain et sauf de l'étreinte mortelle des dunes et d'échapper aux épouvan- tables tortures de la soif.

Sur ces entrefaites, arrive au camp un petit fonctionnaire chinois, un siah envoyé par Vambane de Kara-Char, sous prétexte de prendre de mes nouvelles, en réalité pour ra'espionner et me surveiller.

Avant d'entreprendre l'expédition projetée dans le dé- sert, je résolus de faire une reconnaissance préparatoire pour choisir le point de départ.

Au sud-ouest du camp, le rempart des dunes présente une brèche. Par derrière, affirment les indigènes, s'étend un grand lac, le Bach-Koll avec un village, le Yanglii-Koll- Ouï ; de viennent nombre de nos visiteurs. Autour, paraît- il, se trouvent, au milieu des sables, de curieuses dépressions que les naturels prétendent creusées par les vents de nord- est. Bref, de ce côté, il y aurait beaucoup de choses intéres- santes à examiner et à étudier.

Mon absence devant durer quelques jours seulement, je ne prends qu'une caravane légère : quatre chameaux et quel- ques hommes.

Une grosse affaire est le transport des chameaux de l'au- tre côté du fleuve. Depuis notre arrivée, une bourrasque a débarrassé le Tarim de glace devant le camp, et, la couche nouvellement formée est trop mince pour supporter un gros poids. Faire passer à gué les animaux dans cette eau froide, serait les exposer à une mort certaine. En consé- quence, on dégage la barge de sa prison de glace ; après quoi on casse un chenal dans toute la largeur du fleuve, puis la barge, solidement fixée de chaque côté à des câbles, est transformée en bac. Les chameaux transportés, on fait ensuite passer les bagages, puis les hommes.

Pas précisément agréable la température, lorsque le 12 décembre au matin, la caravane se met en marche. Il

\V (AMI' hl \ A\i.lll-K"tl.l. loi

sinil'll»' mit* ti'iii|>^t(' (!•' sii(|-(»iiest ; nial;<iv li-s loiircuics, un est liilrialciiK'iit tr;ins|icrct'. .lo laisso à |)cnsor si |)ar un pai'eil l<'ni|ts le cliar^nMnent des Ix'-les (-si Imif,' et pi'-nible.

l)(«|tni> ili\ ans, IV-niissaiic dn Harli K<,|| étant obstrur-, ce liic est devenu sait'. Il est donc prudent tlo se niunii' d'une |)i-()visi(»n d'eau ; nous la prenons suus forme dégla- çons, elle sera ainsi plus iacijc à transporter.

Voici bientôt le liadi-KoH ; enierm*'! dans les dunes, il ressemble à un fjord. Il est long d'une vingtaine de kilomè- tres. Sur les ri\es, la glace est «'•paisse, mais au milieu aj)pa- rais.>^ent de nondireux trous d'eau. La congélation de cette nappe a été retardée par sa salinité.

Le .soir, le bivouac est installé sur la rive méi-idionale du lac. Abrités deri-ière un monceau de roseaux et enveloppés de chaudes pelleteries, devant un beau feu, nous passons une bonne nuit, sans souffrir le moins du monde du froid.

Le lentleinain matin, le i)avsage tout givré semble cou- vert de neige.

Nous escaladons une dune pour reconnaître le pays. De cet observatoire a|)para[t au sud-ouest un « bayir », une de ces curieuses dépressions dont les indigènes m'ont parlé. Long d'un kilomètre et large de 500 mètres, recouvert au fond d'efllorescences salines, entouré de tous c(Més par d'énormes dunes, ce « bayir » a l'aspect d'une cuvette lacustre que par hasard les sables mouvants auraient épargnée.

Dans le sud et le sud-ouest se découvre une mer de sable hérissée de crêtes, pareille à un océan agité par une fraîche brise. Entre ces collines existent vraisemblablement de nombreux « bayirs ».

Les dunes sont beaucoup plus rapprochées que dans la partie occidentale du Takla-Makane que j'ai parcourue en 1894 et 1895. Sodvent leurs deux faces présentent des escarpements très abrupts, disposition (jui tient évidem- ment ti un régime de vents très variable dans cette région du désert. La direction des grandes dunes indique, cepen-

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dant, la prédominance des vents d'est et leur violence.

De cet examen du terrain, il résulte que les « bayirs » ne constituent pas une voie de pénétration dans le désert. Dans ces conditions, je prends le parti de retourner au camp, en faisant un détour pour visiter le Yanghi-Kùll.

Devant nous les dunes se dressent à pic ; sur leurs escar- pements le sable s'éboule sous la moindre pression. Ce serait folie d'en tenter l'escalade. Nous voici donc, avançant en zig- zags au milieu de ce dédale, à la recherche de seuils per- mettant de traverser ces crêtes, sans épuiser le convoi. C'est un avant-goût des fatigues que nous réserve l'exploration prochaine du Takla-Makane.

Pendant que, pesamment, la caravane s'avance sur ce sol mobile, j'escalade une dune très élevée : elle a, pour le moins 100 mètres. A mes pieds, les chameaux ont l'air de petits coléoptères collés sur le sable.

De là-haut je découvre, dans le prolongement du Yan- ghi-Ki')}!, vers le sud-ouest, trois grands « bayirs » pareils à des ombilics au milieu de la mer de sable, et plus loin, la glace miroitante du lac.

Après une marche épuisante, nous atteignons le « ba- yir » le plus raproché du Yanghi-Koll. Sur le fond absolu- ment dépouillé de sable, des efflorescences salines blan- chissent comme une neige ; un peu plus loin, apparaissent plusieurs mares très fortement salées.

Cette dépression est séparée du lac par un monticule de sable à tra\ers lequel sourdent des sources d'eau douce ; en coulant sur le sol, leur produit se charge rapidement de sel.

Le Yanglii-Koll, comme le Bacli-K(')ll, a une forme allon- gée et ressemble plus à un large tleuve qu'à un lac. Sa pro- fondeur, dit-on, ne dépasse pas 5 brasses (9 mètres). Il est recouvert d'une glace d'une merveilleuse transparence ; on dirait un cristal absolument pur étendu à la surface de l'eau. Jusqu'à une profondeur de plusieurs brasses, les moindres détails du fond apparaissent absolument distincts,

AU (AMI' Itl V\\(.III-K<i|.I, 10:i

;i\rc liMii's fdivls tr.-ilguos et Iciir |i< ipiilalinii ii<' |ii)issons. Aussi birii, à pliisiciii's rcprisi-s, nous :ivi)iis rilliisiun di- marcliiT sur IChu.

Je rcnli'o tivs satisfiiil do (•<-tlc t'\cur>i(iM; t-lli' m'a valu (!<' iiMiiibreuses observations et m'a lix«' sur l<s ilil- ficulti'stlu terrain dans la [lartie du d<'scrl la |)lu> i'a|)|)ri)- flK''e (lu cami).

Dans cette direction il n'y a point à songer à pénétrer dans le Takla-Makane. Pcut-iHi-e, aux environs du Soit-Kr.H, de ces lacs (pie nous avons rencond'és le dei'nier jour dr notre navigation, le terrain est-il jilus favorable. J'expt'die donc en reconnaissance de ce côt6 le cosaque Tiliernov, Islam et MurdeU.

Après un jour et demi d'absence mes gens reviennent, annonçant «pie cette partie du di'scrt ne pr<5sente jjasdu tout le même aspect (qu'aux environs du Yan/^dii-Koll. Les dunes seraient très basses, si liif n (pi'elles pourraient être aisément escaladées à cheval. De plus, du point ils se sont arrêtés, les éclaireurs ont découvert, dans la direction du sud-ouest, celle que nous devons prendre, une suite de « bayirs » par- tant du petit lac de Tana-Hogladis. Ces dépressions forme- raient une route naturelle à travei's les sables et facili- teraient la marche pendant les premiers jours du voyage. A l'appui de ses dires, le cosaque rai)porte une carte de la région traversée, cart(! naturellement grossière, mais très complète. Ces renseignements emportent ma décision : pour pénétrer dans le Takla-Makane, nous prendrons comme point de départ le Tana-Bogladis.

Sur ces entrefaites, dans le cours monotone de la vie du camp, se produit un grand événement dont seuls les explo- rateurs qui ont vécu, pendant des années, perdus au milieu du désert peuvent comprendre l'importance.

Les indigènes m'avaient annoncé l'arrivée dans le pays d'un ourouss foura, c'est-à-dire d'un seigneur russe. Quel pouvait bien être cet ourouss toura ? Evidemment le voya-

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geur français Charles Bonin, qui était parti de la Chine orientale pour traverser le continent par Sa-Tchéou, le Lob et Ouroumtsi. Donc je dépêche au-devant de ni(^n collègue un messager pour l'inviter à s'arrêter dans mon camp. Cette mission, je la confie à Parpi Baï, l'auxiliaire des précédentes expéditions françaises.

Le 16 au soir, Parpi revient avec une lettre fort aimable de Bonin, car c'était effectivement lui. Mon confrère fran- çais se trouve au caravansérail de Djang-Kouli, situé à 10 kilomètres de notre établissement. Immédiatem.ent, profi- tant d'un beau clair de lune, je file à francs étriei'S et bientôt j'ai la joie de serrer les mains du célèbre explorateur.

Pour un voyageur isolé dans les déserts, aucun événe- ment n'est plus réconfortant que la rencontre d'un Européen ; dans le cas présent cette rencontre est doublement agréable.

Bonin est un homme charmant, plein d'entrain et avec cela très instruit. Au cours de son exploration, il a découvert un ancien chemin de pèlerins vers le Tliibet par l'Astyn- Tagh, et une ancienne route conduisant de Sa-Tcliéou dans la région le Lob-Nor se trouvait jadis. Sur les déplace- ments de cette nappe d'eau Bonin partage mes idées.

Le voyageur français m'invite à un excellent souper, et, le lendemain matin, je l'emmène à mon camp où, en son aimable compagnie, je passe une journée charmante qui se termine par un véritable dîner de gala. Pour la circons- tance, je débouche la seule bouteille de vin que je possède.

Ce fut à coup sûr la plus agréable soirée pendant mon long séjour en Asie centrale. Mais les meilleures choses ont une fin ; le lendemain, Bonin reprenait sa route vers l'ouest pour rentrer en France, tandis que j'allais m'enfon- cer dans les sables.

CIIAI'IIK'I-: IX

I.K DKSKKT m T\KI-A-MAK\NK

T,in„-Iiaulodi. Bayirs H tenns-ses. Lr bourane. Les dunes.

L,i Xorl 'lotis le di'sevt. Jh'ruuno/cment des ranicaniers.

La nri./r <l<i,ts le Sahara asiadrjur.— Arrin'r à Tr/,rr(,/,en.

TravL«rser Ir 'rakla-M;.kaiM> .lu Yaiiglii-lv-H à T.-her- tchen, c'est-à-dire dn Tariin au pied du I\nu.ii-Luu, tel est ritint'raiiv (pu' j'ai arrêté.

Le succ.-'s (le cette entreprise dépend d<' la rapidité de la mandie. lui conséquence les bagages sont iV-duits au strict nécessaire : du pain et de la farine de froment grillée pour deux semaines, du riz et de la farine ordinaire pour dix jours, quelques conserves, du thé et du sucre. A Tchertchen, les ressources seront sulTisantes pour nous ravitailler pour le retour. Ajoutez à cela une cantine d'ins- truments, de cartes, de matériel photographique, les effets de campement. Le tout est chargé sur sept chameaux. Vn <'.heval de selle ([ue je me réserve et deux chiens complètent le convoi. Quatre hommes seulement me suivent, duiit naturellement Islam Baï. Afin de faciliter les premières marches et d'augmenter nos ressources en vivres, trois cha- meaux et trois hommes nous accompagneront pendant les quatre premiers jours.

La garde du camp est coniiée au cosaque Sii-kin.-. Il a la responsabilité de tous les bagages et de tous les animaux que je laisse ; de plus, pendant mon absence, il devra exé-

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cuter les observations météorologiques régulières, changer les feuilles du barographe et du thermographe. Depuis plus d'une semaine j'initie cet intelligent soldat aux prati- ques de la météorologie ; la rapidité de ses progrès me donne l'assurance qu'il se montrera à la hauteur de cette mission de confiance.

Le départ est fixé au 20 décembre.

Lorsque, à 7 heures, Islam vient me réveiller j'ai un mo- ment d'hésitation. Le vent soufile du sud-ouest en tempête. Mon brave Islam, comme ses camarades, n'a guère envie d'abandonner les délices du camp pour s'enfoncer dans les sables dont, mieux que personne, il connaît les terribles dangers. De sorte qu'il me demande si, en dépit de la tourmente, nous partirons.

Le mauvais temps rendra, certes, les premiers pas pé- nibles ; mais du moment il n'y a pas péril, une résolution doit être accomplie. L'indécision et la faiblesse sont les pires ennemis du voyageur ; à tous ses gens il doit inculquer l'impression nette d'un esprit ferme. Et pourtant il n'est pas précisément agréable de quitter par un froid pareil un abri chaud et confortable.

Les chameaux traversent le Tarim sur la glace ; de l'autre coté commence la fastidieuse opération du paque- tage. Trois animaux portent les elîets de campement et les vivres, un le maïs nécessaire aux bêtes, trois la provision d'eau, c'est-à-dire des sacs remplis déglaçons. Les chameaux de l'escouade de soutien reçoivent des charges de bois et de glace. Pour leur permettre d'affronter les grands froids, tous sont revêtus d'épaisses couvertures.

...Voici le Tana-Bagladi. A l'extrémité méridionale du lac, les hommes cassent la glace pour abreuver le convoi. De longtemps les animaux ne retrouveront pas pareille occasion ; ils paraissent, du reste, en avoir conscience ; ils boivent longuement et abondamment ; après chaque

I.l'; DMSKHT I)f r\KI.A-.\l \K\M': 107

l:»m|M'o, ils xxirilciit et îiuifi'iit li-iirs lialiiiu-s, loiir li.ivc gric illim<'(JijltcllH'Ill, <•!, (le IfllIS l);iiliii-lirs iirinlciit (le Inngs

filîinKMits (le f^lat-o.

Ces W'tos prudi-ntes n'cisciil s'aveiitiirt'c avri- li-iii's cliar- ^os sur la f^iaci' ; pour leur (Ihuikt i"i)uliaiir(; unus jetons du sablo autour <l<'s alu-ouvoirs. Avant le départ toute la cani- vanciboit son sonl : le cIhn;!]. les chiens, les liointncs; la |)i-ovision lU' glacf est cali-uli'r jjour vingt jours, niais la prudence coininandt' d'i^'lrt' tivs 6conom(^ do la pircicust; denrée.

Nous escaladons les dunes riveraines. Une première journée de niarclie est toujours pénible, et c'est avec une vive satisfaction que, le soir venu, chacun accueille l'ordre de faire halte pour le bivouac Dans un taillis de ro.seaux poussés autour d'une mare, une niche est pratiquée ; ce sera notre abri pour la nuit avec le ciel pour toiture.

Le lendemain, nous suivons les « bayirs », une véritable route au milieu du labyrinthe des dunes. Orientés dans le S. .'Î5" 0., los monticules de .sables nous imposent cette direction.

Le sol des n bayirs » constitué par une fine poussière humide ne résiste pas. Les chameaux enfoncent jusqu'à une profondeur de 0'",40; l'animal qui tient la tête du convoi doit faire une trace absolument comme dans la neige. Dans ces conditions la marche est lente : 3 kil<)mètres à l'heure.

Tous ces « bayirs » présentent les mêmes formes ; tous sont orientés nord-est sud-ouest, et, tous sont larges de 1 kilo- mètre seulement. Ces dépressions offrent la plus complète ressemblance avec des bassins lacustres ; l'eau seule y fait défaut.

Plus avant dans le désert nous verrons appai-aître, sur les bords de ces « bayirs » et sous le sable, des terrasses d'ar- gile. Si elles n'ont pas été produites par l'érosion éolienne, elles doivent dériver, à couj) sûr, de la présence de l'eau. Ces

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(bi'mations ressemblent à de très anciennes sù-andlinie (1) creusées par des fleuves ou par des lacs. Ces cuvettes sont à mon avis d'anciennes dépressions lacustres; leur forme et leurs étagements concentriques tle terrasses recouvertes d'eiflorescences salines militent en faveur de cette hypo- thèse. Les bassins du Yanglii-Kull, du Bach-Koll présente- raient le même aspect, s'ils venaient à assécher. Je crois, pour ma part, qu'il y avait un immense lac.

Un véritable désert que le Takla-Makane. Pas une plante, pas un insecte, nulle part trace de vie organique.

Dans la journée, étape de 22"^'', 400; le soir, bivouac par 11" de froid.

23 décembre. Tourmente de nord-nord-est, le vrai bouranc. Le ciel est chargé de nuages, tout obscurci par les tourbillons de sable que le vent soulève. Point de vue; si les « bayirs » ne canalisaient, en quelque sorte, notre marche, nous nous égarerions.

Plus nous avançons dans l'intérieur du désert, plus les monticules de sable séparant les dépressions aug- mentent d'étendue et de hauteur, et, souvent pendant plusieurs heures, le terrain devient très mauvais. Parfois même ces collines sont si larges que, sur leurs sommets, nous nous perdons et manquons l'entrée du « bayir » suivant. Seulement après de longues recherches nous retrouvons le fil des déj)ressions. Ailleurs les cuvettes sont coupées par des systèmes de petites dunes ; autant d'obsta- cles qui retardent la marche et (|ui nous font entrevoir l'avenir sous de sombres couleurs.

Epuisés, nous avançons lents et silencieux, nous atten- dant à chaque instant à parvenir à la fin de la longue avenue qui nous a conduits jusqu'ici. Subitement, au

(Ij 'S'ocable norvégien, adopté dans le vocabulaire géologique pour dési- gner les berges de nappes disparues ou les rives de nappes actuelles, alors qu'elles s'élevaient à un niveau supérieur à celui qu'elles ont aujourd'hui. {Note du traducteur.)

I.K TOKKIS-Kor.M. ClIAINi: l>F. DINES SUK I A KIVE UKoriK UV TAUI.M

l\ CANOT KN RECONNAISSANCE SUR I-E TAKI.M

I.I-: DKSI'HT 1)1 I AKI,\-M\K.\M': 111

soiiiiiH'td'im iiKiiiticiilf, mil' ii"ii\i||i' (|<''pressioii livs |oii<;iic se tU'couM»', nllVaiii iiii ti'ir.iiii siii^Mili<>n'mont favorable.

An iiiilii'ii <1«' Cl" }j;r;m(l < luivir » sf nirnitroiit |)liisioijr.s torrassi's d'ari^'ilc auxquelles leur .slratHiealinn li(»ri/.uMtale dciniH' il<' Iiiin r;is|ii'i-t de ruines.

Le raMi|) e>l iustalli' |>ivs d'uiie de ecs terrasses. SdUibre cl triste, le hivouac LV'cononiie la plus strieto .s'impose ri l'éf^ard de noire provision de Ijois ; donc plus de grandes llanil)i'(>s joyeuses autour descjnelles la caravane pas.se la soirée dans un habilla^^e incessant. La eonsonimation est lixée ti trois bûches ]iar jour, deux pour le repas du soir et une pour le di'jeunei-. Aussi bien, tout le monde sen- d(jrt de bonne heure sous la clarté froide de la lune. Nous sommes, d'ailleurs, épuisés par les sables mouvants.

Le lendemain, bien que notre couche ne soit ni chaude ni moelleuse, réveil tardif. Lorsque, les uns après les autres, nous nous étirons hors de nos fourrures, un beau soleil brille, illuminant de clarté fauve le désert silencieux.

Ici nous nous séparons des honmies qui doivent revenir au camp du Tarim. Dans deux jours ils retrouveront un abi-i confortable, tandis (pie nous, nous jjoursuivons notre marche vers l'inconnu.

Toujours dans les « bayirs ». Aujourd'hui nous ren- controns la treizième cuvette, et toujours des terrasses. Dans la partie la plus creuse, à une profondeur de quel- ques décimètres, se trouve une couche de sel; c'est la meil- leure preuve que jadis ces dépressions ont été occupées par des lacs salés.

Après quelques heures de marche relativement facile, le passage est barré par de hautes collines de sable ; péni- blement les chameaux les escaladent, puis les descendent. Jamais nous ne verrons donc la fin de ces épuisantes montagnes russes. Les dunes atteignent parfois une hauteur de GO mètres.

Pour pénétrer dans une nouvelle cuvette, nous voici

112 DANS LES SABLES DE L'ASIE

<?ontraints, après une journée très fatigante, de descendre le talus d'un énorme monticule de sable mouvant.

Impressionnés par cette solitude et rapidement fatigués par la marche sur ce sol sans consistance, les hommes ■ilemeurent silencieux pendant l'étape. Dès que je donne l'ordre d'établir le bivouac, immédiatement leur entrain habituel reparaît, et ce sont des conversations ininter- rompues pendant que chacun vaque à ses occupations. On décharge les bètes, on les panse ensuite, tandis qu'Eurdek prépare le repas du soir et fait fondre la glace.

C'est aujourd'hui veille de Noël, la grande fôte de famille chez nous autres Scandinaves. Jamais encore je n'ai passé ce jour aussi tristement. Seul le froid me rappelle la patrie lointaine.

Tout autour de nous une solitude absolue ; pas le moin- dre rayon de gaité ne pénètre dans ce trou creusé comme un tombeau au milieu des sables. Nous nous enfonçons dans nos pelleteries comme des souris dans leurs tanières. Long- temps je m'amuse à suivre la flamme Aacillante de notre maigre feu; quelque indigente qu'elle soit, n'est-elle pas pour nous autres, explorateurs perdus dans le désert, comme le reflet de la brillante clarté qui luit là-bas au pays natal, dans la joie de la famille f

25 décembre. Le désert nous apporte son présent de Noël sous la forme d'un long « bayir )> . Il est si étendu qu'il a l'asjiect d'une vallée ; je dois faire remarquer qu'il est orienté presque nord-sud. La nmraille de dunes qui le borde à l'est atteint une hauteur de 100 mètres environ. Au fond de cette dépression le sol est constitué par une flne poussière noire, saline, mais qui ne renferme pas un grain de sable.

La traversée de cette dépression est un repos. Au delà? pour soi'tir de ce trou, recommence la lassante ascension des dunes, et ici elle est singulièrement pénible. Le sable

I.I-; i)i:si;iM i \ki.\ \i \k \\r: lU

lilr .><niis I;i iiKiimlir |in'>siiiii, >i hicn i|iic', |ii iiir i'vit«jr (pi*^ lc> iliaiiiraiiv lit- \i«'im<iit ;'i (Ir^'iiiiLColcr i-cs ix-nlcs, il l'aiit, a\('i-, les |j('ll('s, t'iablir un sfiiticr en cin-niclic.

l.<- tVuid est. i-endu atroce par uiio toiirmoiite. Xniis gelons liltiTaleinoiit sur |ilafc ; en iiiririr Iciiips iiii|)((ssiljl(' do voir à trois pas (lr\aiil soi. L'aii- <>i loui rempli de sable, nous en rospimns, iimus ru iiiaii^'ei.ii> ; partfjul il s'insinue. An ini iiuent (u'i j'r-i-ris celte rclalion, (|ru\ ans <•( (|,.[iii plus tard, des reuillels de mon carnet de roule liiinl)e encore du sable.

Devant ce décliaîncment des élénKints mes Imnniies perdent contenance ; ils ont rimpression qu'ils vont être en^doutis par ce simoun. Islam, lui-même, (pii pourtant a passé par dos dangers autrement jilus terribles dans ce même Takla-Makane, manileste une crainte enfantine. Je suis occupé toute la soirée h rassurer mes j^fis.

i^() déceinhrc. Mauvaise jouinéo. Presque toujours marche sur le sable, et (pn'i sable! Des dunes très hautes qui coulent sous votre j)oids. \'ous ^uravisse/. 1 mètre et vous dégringolez de 0"',5(>.

Suivant mon estime, nous devons être à peu |)rès à moitié route entre le Tarim et l'ancien lit du Tchertchen- Daria. D'après la carte de RoborovsUv, cet ancien lit se trouNc à 65 kilomètres au nord du cours actuel de cette rivière ; il renferme très certainement des puits et des pâtu- rages, bref les ressources nécessaires à la remise sur pied de la caravane. Cette nouvelle met tous mes gens de joyeuse humeiu'.

Le ::^7, de bon matin, le camp est levé. Les hommes ont hâte de sortir de cette solitude oppressante, et d'arriver dans une région moins inliospitalière.

Pendant la nuit, le thermomètre est descendu à 20" ; au moment du départ d marque 18".

Un instant le soled brille, mais cela dure peu. Les

111 DANS LES SABLES DE L'ASIE

nuages arrivent rapides et étendent bientôt leur tristesse habituelle sur ce désert épouvantable.

L'air est absolument calme; aussi bien, loin de sentir le froid, en marchant sur ce sable mobile, j'ai tellement chaud que je dois quitter mon pardessus.

Tout à coup, du haut d'une dune, j'aperçois de larges taches noires dans un ic bayir ». Qu'est-ce que cela peut bien être?

En toute hâte je dévale dans la cuvette ; sur la pente je trouve des débris de végétaux apportés par le vent.

Ces taches noires sont des toutï'es de roseaux, il y a une véritable oasis ! A cette vue les caravaniers ne peuvent rete- nir un cri de joie! Depuis une semaine ils n'avaient pas vu un brin de verdure. A coup sûr ce « bayir » n'oiï're rien moins qu'un aspect fertile, mais en comparaison de l'é- pouvantable désert sans vie, c'est le paradis.

Dans cette cuvette à l'aspect enchanteur, nous campons pour jjermettre aux cliameaux de pâturer et de s'y refaire. Le régime du maïs auquel ils sont soumis ne leur con- vient guère ; ces roseaux vont leur donner de nouvelles forces qui nous permettront d'atteindre sûrement le but.

Il est à coup sûr extraordinaire de rencr)ntrer de la végé- tation au milieu des sables, à 120 ou 140 kilomètres de l'eau la plus voisine. L'hypothèse d'un effluent du Tari m s'élendant jusqu'ici est inadmissible; l'eau ne peut, non plus, venir du Tchertchen-Daria éloigné de 150 kilomètres. Il est jirobable que cette dépression est un reste du lit de l'ancien fleuve de Kara-Mourane.

Les chameaux reçoivent chacun 30 litres d'eau; ils les avalent d'un trait comme une simple tasse de thé; après quoi ils sont envoyés au pâturage. Ces roseaux sont, pour nous également, les bienvenus; ils nous jjrocurent du com- bustible en abondance et toute la soirée un grand brasier ilambe joyeusement .

...La soirée est d'une incomparable grandeur. Les

I.K I»KSi:iM m I \KI.\M.\K WM 115

masses lie ima;^i's (|iii, ii>iii(> la JMiirih'-r, uni fiiil<'iiilli' !<• cirl s'(''cart<'iil. Ail l'as de lin iri/i m, un .sci|i-i| r.-ulifiix jaiiiiil dans lin |>(iii(lriiirini'nt d'i»r, t:niljrasaiil les franges ol li-.s ri)ntltiir> «les Imirdrs nuées. Co ciel Ik^tIssC de saillies llain- Imyantes srinl)le relléler les dunes illuminées par le cdu- ehaiit. C'eUe radieuse clarté s'éteint i-apidenienl ; de sitôt, liélas! elle no re|)araîtra |»as.

Le lendemain, le ciel ita- d'lial»iiiide ei (ourmenle d'est; «m v voit à peine. C est le, lenips normal en celte sai- son; li's circonstances sont donc rarement favorables poul- ies observations astronomi<|ues ou pour la plioto^'i-apliie.

A travers le poudroiement de sable (jui obscurcit le ciel, impossible d'apprécier exactement les distances. Un iiKjnli- cule tout voisin de vous prend l'aspect d'une chaîne de mon- tagnes lointaine; un k JMvir » s'ouvre sous vos pas, alors <|ue la minute d'avant il semblait situé à plusieurs kilomè- tres en avant. Avec cela il est très difficile de choisir la l'oute la plus aisée et le froid est pénétrant

Une chose étrange que ce sable, un élément su|)plr- mentaire, intermédiaire entre la roche et l'eau. Quoicjue dérivant des granités, il obéit aux mêmes forces <|ue l'eau; <-omme l'Océan, il est soulevé par le vent en iiautes vagues, et, comme les lames, avance sous l'impulsion de la brise, lentement, mais avec une force irrésistible.

A travers le voile du simoun un nouvel objet noir at- tire mes regards dans un « bayir ». J'approche; à mon grand étonnement je découvre un tamaris. Autour, ondulent des nappes épaisses de roseaux. Je m'arrête dans cette nou- velle oasis, allume un feu et attends trani|uillement l'arri- vée de la caravane. Elle marche aujourd'hui pesamment, retardée par un chaminui malade. A 1 kilomètre du camp la pauvre bète tombe pour ne plus se relever.

Aujourd'hui dixième jour de marche à travers le désert. Les plus grosses difficultés sont maintenant vaincues, les régions mortes sont passées; progressivement nous allons

116 DANS LES SABLES DE L'ASIE

nous rapproflier d'une région vivante; le tamaris rencontré aujoiird'luii l'annonce du moins. Ce pauvre petit arbre soul- treteux est povu' nous un heureux présage.

L'étape est aisée; toute la journée nous suivons un long « bayir ». Il s'étend régulier comme un ancien lit de iieuve, interrompu, çà et par de petits monticules. Ces oljstacles Franchis, une nouvelle perspecti^■e se décou- vre entre les murailles de sable, comme une rue entre de hau- tes constructions.

A chaque instant des pistes de lièvres et de renards ; le sol n'est donc plus réfractaire à la vie. Voici, d'ailleurs, de nouveaux tamaris.

Le terrain est excellent. Qui aurait pu penser qu'au milieu de cette immensité sablonneuse existerait, pour ainsi dire, une belle route ? Mais dans la vie rien n'est jamais parfait. Si nous pouvons avancer aisément, en revanche nous sommes transpercés par un vent pénétrant; je ne puis demeurer en selle, tellement le froid est vif; toute l'étape je la fais à pied.

Au bas du col ijui termine ce « bayir », nous passons la nuit. L'eau doit, me semble-t-il, se rencontrer ici à une faible profondeur. En effet, après avoir creusé un trou de l'",38 les hommes trouvent une nappe d'excellente qualité (température : -^ 8°, 2). Mais la source dorme très lentement; dans la soirée seulement elle n'a fourni (|ue la quantité d'eau nécessaire à deux chameaux.

Ce campement est véritablement très confortable; tout ce qui est indispensable à la vie d'une caravane s'y trouve réuni : l'eau, le bois, le pâturage. Il manque bien un abri contre la pluie de sable qui nous inonde continuellement ; pour remédier à cet inconvénient, avec un morceau de feu- tre et des branchages. Islam construit une espèce de tente qui protège relativement contre les assauts de l'ouragan. Avec le beau feu qui tlambe devant nous, le froid devient ainsi supportable.

\.\. [)i;si:Kr m; txksv-mak wic 117

Hl'loS et ^'f'MS tliililir-iit (les signes <'\ii|i-|||> (|c f;iligl|i';

|i:ir iiirsiiic ilr |iiinleiifi' i"' piTsciis dnnr un rt'|ios d'un jour <lans <••' lien (!•■ dr-liccs, et je n'ai <|U ;i nu- féliciter de rette déii>ii.n. A|)rè> nvnir Im nt ]»;'ilin'é, les clianieiiiix pa- l'aissenl tout JKvenx, niiinilestant leur salisiai-li«in gardes >ants et des honds an niiliou dt-s rnseanx

. . . ]•]{ lonjours en eseadrons ininlerntni|tns, de gros nua- ges, passeni an-dexsus de nos tètes, poussés vers l'est. A la sni'ta<'e du SI il, le\cnt >oiirile en sens conlraii'e.

31 (h'ccnihre. Le dernier jour du sii^'ele ! An réveil, les étoiles brillent dans un eiel limpide et paisible. Hélas! il s'enfuit bientôt, ce beau temps, poiu' être remplacé par la grisaille habituelle. Des nuits claires et calmes, des jours nuageux et venteux, tel est le régime de ce pays en hiver.

La caravane parcourt aujourd'hui 24'"MiOO, la plus lon- gue étape (pi'elle ait fournie durant ce voyage. Toute la journée, cheminé dans des i< bayirs w.

1" jatidor 1900. l'n triste jour de Tan, et un triste eommencement de siècle.

Dès le réveil, le ciel est gris et nuageux ; température 15". Si le premier janvier ollVe le présage de ce (jue sera l'année, notre avenir est fort triste.

En tout cas, la première partie de la journée est facile à travers un « bayir « <|ui n'en finit pas.

A l'extrémité de cette dépression une déconvenue nous attend. Gravissant les monticules <jui ferment cette ave- nue, nous nous trouvons dans im labyrinthe de hautes du- nes et point d'autre « bayir « en vue ! Au moment de toucher le port, nous rencontrons le terrain le plus difficile et lo plus décevant que Ton puisse imaginer. Plus trace de végé- tation ; nous sommes au milieu d'une mer de sable en furie, de tous cotés des dunes, des dunes et encore écs dunes ; dans toutes les directions, surgissent des crêtes et des som-

118 DANS l.KS SABLES DE I/ASIE

mets de pyramides de sable, riiorizon pivsente la silhouette d'une dent de scie.

Les montées et descentes perpétuelles sur ce sol mou- vant fatiguent la caravane. Après une étape de 14 kilo- mètres seulement, nous nous arrêtons fourbus, au pied d'un tamaris entoiu'é de souches mortes et de quelques roseaux.

Toute la nuit il neige. Le lendemain matin le paysage a un aspect arctique : partout le sable disparaît sous un blanc manteau. Avec ce revêtement innriaculé les dunes ont l'air de montagnes de neige.

Etrange, en vérité, ce pays : brûlé l'été par un soleil torride et, l'hiver, glacé par des froids polaires.

Sur les pentes exposées au sud, la neige disparaît dans les premières heures de la matinée : seules cjuelques plaques persistent dans les creux abrités durant l'après-midi.

La marche est absolument épuisante. Maintenant, plui^ de « bayirs », un océan de sable qui ne finira jamais...

Il y a ici deux systèmes de dunes qui se croisent à angle droit ; il est donc évident c|ue le régime des vents est dans cette région moins régulier que plus au nord.

A 4 heures du soir, la neige reprend , cette fois très drue, et bientôt éclate une véritable tourmente, aussi violente que celles des hivers nordic^ues. Le ciel et le sol se fondent en une blancheur pulvérulente.

Dans ces conditions, la marche à travers le labyrinthe des dunes devient impossible.

Sur ces entrefaites, dans une éclaircie, une tache noire apparaît à 2 kilomètres en avant ; cela doit être quelque tamaris ou quelque touffe de roseaux. A tout prix il faut l'atteindre : par un pareil temps une bonne provision de combustible est indispensable. Pour arriver jusque-là, un véritable effort s'impose; nous sommes tellement épuisés qu'à chaque pas il nous prend l'envie de nous coucher sur le sol glacé. Enfin, voici la tache noire : un tamaris ; un bon brasier est assuré.

il.Aul.ï ll.ijliAML-- -l K l.K lAKl.M

I.E I IT l>l' lAUl.M. VIE FKISK DK I.A RIVK DROITE (l" DÉCEMIIKE)

\.v: i)i:si;ni m: i \ki.\-m\k wi: u'i

I ,;i r.'iti^'iir (les cliaiiicuiix iiKiis iiii|t(is(> ciicitro une halte il'im j'-iii-. I'miii' li's n'cf^iilortcr, nu 1rs ahr-cuve. L'eau SI' it'iii'oiilif ici à une proCiiiKlcin- de 1"',13 ; elli- est l<'p'- rciiieiit saiiniàlrc.

Toute la journée, neige aboridaiilc ; |)<)iir tu<T les heures, je lis un vieux journal au|)rùs du feu, sous la pluie des ilûcons. Pas tivs facil<% la lecture ; à cha((Uf' instant je dois secouer le paj)!»'!- pour ihasser les cristaux <pii recoiurcnl les caractcres.

La nuit suivante est tivs iVoido. Le thcriiiomctre des- cend à 30", 1 ; le lendemain, à 9 heures, au motnent je me lève, il ne monte pas au-dessus de 124'. l'ne tempéra- ture fort peu agréahle jiour procéder à sa toilette en plein air. Par tous les temps, j'ai conservé, au cours de mon voyage, l'habitude de (juitter chaque soir mes vêtements de jour et de prendre le costume de nuit.

La neige a été si abondante que je me réveille littérale- ment enfoui sous une épaisse couche de ce froid duvet. Pour me dégager, Islam est oblige de prendre une pelle et un balai. Cette couverture a contribué à me tenir chaud, et je n'ai point senti la basse température de la nuit.

Neige toute la journée ; le thermomètre ne dépasse pas l.{"; avec le vent debout, cette température est extrê- mement pénible.

Le terrain, heureusement, n'est j)as trop mauvais. Nous réussissons à éviter les dunes les plus difficiles, et, à plu- sieurs reprises, nous avons la chance de rencontrer des bayirs » , ouverts précisément dans la direction que nous suivons. Quoique i)eu étendus et reniplis de sable, ils olfrent, cependant, un terrain singulièrement plus iavorable que le dédale des dunes.

Sur les pentes exposées au sud, la neige disparaît promp- tement, absorbée par l'intense évaporation qui règne dans cette région. Sur les versants septentrionaux ainsi que dans les dépre.ssions, elle demeure, au contraire. De un elle! très

13

122 DANS LES SABLES DE L'ASIE

curieux : vers le nord, on ne voit que du sable; vers le sud^, une nappe blanche montant en hautes vagues.

ô janvier. Les épaisses nuées qui nous ont accompa- gnés continuent à se décliarger. Toute la nuit^ il a neigé ; le matin, la couche est si dense que les bagages sont enfouis ; pour les retrouver il faut aller à la pèche.

Absolument comiques les chameaux avec leurs barbiches, et leurs toutfes de poils poudrées à blanc ; ils ont l'air de bètes déguisées en vieillards de leur espèce.

Pas une plaque de sable n'est aujourd'hui visible. Cette blancheur infinie a des tonalités variées d'une délicatesse merveilleuse.

Dans la matinée, les pentes tournées vers l'ouest et qui demeurent à l'ombre sont d'un fin bleu d'acier; en s'élevant, elles se nuancent de diverses gammes de bleu et de blanc pour finir, au sommet, dans un rayonnement immaculé baigné de soleil.

Devant ce moutonnement blanc, toujours la même im- pression d'une chaîne de montagnes enneigées.

L'espace est rempli d'un tel éblouissement que, pour éviter l'oplitalmie, nous sommes obligés de prendre des conserves absolument comme des explorateurs polaires.

Dans certains endroits la neige est verglassée ; si nous avions des sJds, de ces longs patins dont les Scandinaves font un si merveilleux usage, la marche serait singulièz^ement aisée et rapide. Qui aurait \)\x penser que ce moyen de locomotion pût être employé dans ce désert?

A chaque instant, des giboulées fondent sur nous ; elles masquent l'horizon dans un ra^'on d'un kilomètre, et c'est, ma foi, fort heureux. La vue de la région qui s'étend devant nous n'est guère encourageante. De tous côtés des dunes de plus en plus élevées ; pas le plus petit lambeau de terrain qui ne soit couvert de sable, pas la moindre trace de végétation vivante ou morte.

\.i: i)p;si:uT oi: t\ki,\-m\k.\\i: r.'3

( 'ftli' iiri:,'^.' Inriliic l;i inan-lir rn i-ciuImmI 1<^ snl plus stal»Ii'; au cMiitati (lu salih'ct sous la priission des pas des lioiiiinos t't (les animaux, il sr piniluit un pliruninruf <lc l'o^'ol (jiii rond lo lorrain consistanl .

(} jatin'cr. La mer (I(a sabli' est toujom's trt^s tour- lufuti'c, SCS \a,mii's dr plus en plus hautes.

Le soie, campé dans im vi'Tltabie trou au milieu de dunes énoi-mcs, le plus mauvais bivouac de tout le vova^^e.

Lorsipic je me couche, le tliermomèti'iî inaripie 2iY, jamais nous n'avons autant soullcrt du Irojd.

Le lendemain, enlin, un ciel dégagé ! Au nord il est d'un bleu nKn-veilleux, tandis que, dans le sud, de longues nuées blanches s'étirent sur les croupes neigeuses des dunes; par-dessus ce satincment, très loin, ap|)araît la chaîne du Kouen-Lun.

En scrutant l'horizon à la lunette, je découvre ime série de raies noires se détachant avec vigueur sur la neige , ce ne peut être évidenunent (pie des souches mortes. Nous ol)li«{uons dans cette direction; le soir, en effet, nous arrivons au nulieu de bouquets de peupliers desséchés. C'est la lin de nos fatigues et de nos souf- frances. Ces vestiges de végétation annoncent ra|)pi'oclie du Tchertchen-Daria.

Les homm(\s s'en donnent à ccour joie ; ils coupent et abattent, et ont bientôt amoncelé un énorme tas de bois. V\\ peuplier qu'ils ne peuvent jeter bas, ils le font Ham- l)er connue une gigantesque allumette, histoire de s'amu- ser. Poui- ne pas geler comme la nuit dernière, les cara- vaniers ont une idée très ingénieuse ; ils creusent une large fosse, y entassent une épaisse couche de braise ardente, la recouvrent ensuite de sable et s'étendent par- dessus.

8 ja/^rirr. Aujourd'hui, d'après mes calculs, nous

124 DANS LES SABLKS DE L'ASIE

devons sortir de l'enlizement des sables. Pour donner du cœur à mes gens, je leur annonce, au moment du départ, que nous bivouaquerons ce soir, liors du désert, sur les bords du Tchertchen-Daria.

Pendant la journée, nous passons tour à tour par des alternatives d'espoir et de désespérance. Au début de l'étape, les souches mortes sont fréquentes, il n'v a donc aucun doute, la fin du désert n'est plus loin ; puis, voici qu'elles deviennent plus rares, bientôt elles disparaissent même complètement. Une vague inquiétude nous prend; serions-nous encore éloignés du but tant désiré ? Et de suite le babil de la caravane s'arrête ; la troupe, tout à l'heure joyeuse, prend une allure d'enterrement. Avec cela le terrain devient très difficile, des dunes et toujours des dunes. Non, cela ne peut durer.

Entin^ du sommet d'un monticule de sable, se découvre à l'horizon une ligne sombre continue, très nette sur la blan- cheur du sol : la forêt riveraine du Tchertchen-Daria.

On presse aussitôt l'allure ; une heure plus tard, les premiers tamaris se montrent. La limite entre le désert et la zone forestière présente ici une démarcation très précise ; pas une touffe ne dépasse l'alignement géné- ral des bois vers lesquels le sable descend en une longue pente très douce. Les tamaris sont de suite très com- pacts ; les chameaux ont tout juste la place de passer entre leurs touffes ; souvent même ils doivent décrire d'infinis zigzags pour franchir ces taillis.

Un peu plus loin, nous croisons la route de Tcher- tchen au pays de Lob, nous sommes donc bien hors du désert ! Un quart d'heure après, le camp est installé sur les bords du Tchertchen-Daria. Le fleuve n'est qu'une nappe de glace luisante.

En dix-neuf jours nous avons traversé le Sahara asia- tique, franchissant une distance de 285 kilomètres à tra- vers les sables, sous la morsure de froids polaires. Et

_l

i.i: iti;si:iM m i \ki.\m\k \\i; 125

<-e rt''>iilt.it :i OXr altoiiit sans autre [loitc ijhc la mort «rmi cliaiiioaii.

La rapidit)' et la ("acililr de cctic luairlie sonl «lues à la rt'iicoiiti'c (li's « bayirs 0 ; sur les deux tiers du trajet, ces dépressious unus nul ii(l'i"rl um- rmite toute tracée. C't>mi)ieM dilVérent eût ét6 le voya^'e s'il unus eiU fallu couper toujours i\ travers les dunes!

lue ancienne édition de la carte d'élat-uiajor russe, représentant les régions au sud de la SihéiMO, trace une route sillonnant le Takla-Makane de Tatran ù, un |)oint situé un peu à l'ouest île Karaoul. Cette indication <pii, peut-être bien, repose sur un fond de vérité, m'avait suj;- géré la pensée d'entreprendre la traversée hasardeuse du désert, (jue nous venons d'accomplir. Il n'est pas, eu elTet, impossible, à mon avis, (pie jadis une telle route ait existé.

Le lendemain, repos pour faire pâturer les animaux et pour prendre le point. Les observations astronomiques, par des tt^mpératures de M" et de 25°, manquent de charme. Le sojr le maniement des vis du théodolithe m'occasionne de cruelles morsures de la gelée.

En explorant les environs du camp, Eurdek découvre un berger ; mais à la vue d'un étranger, le jjauvre homme prend immétliatement la fuite, et ce n'est qu'après de longs palabres (jue le caravanier réussit à le rassurer. Il le détermine finalement à nous vendre un mouton, et c'est i)ar une bombance que s'achève notre expé- dition.

Deux joui's de marche et nous arrivons à Tchertchen, une grande ville. Elle compte 500 familles. Le ùct/, un excellent ami de mon précédent voyage, m'offre l'hospitalité dans sa maison : c'est une des rares fois que j'eus roccasion de doi-mir sous un toit pendant mon exploration de trois ans en Asie centrale.

Durant mon séjour à Tchertchen, marrive d'Europe un

120 DANS LES SABLES DE L'ASIE

copieux eourrier. Pendant de longues heures je m'absorbe dans la lecture des lettres et des journaux ; elle me donne la sensation de la famille et du pays. Comment cette poste a-t-elle pu m'arriver à Tchertchen f

Il était entendu, en effet, avec le consul Petrovsky, que ses courriers devaient me rejoindre dans le pays de Lob et passer par Aksou, c'est-à-dire au nord du Takla-]\Iakane. Islam, qui est une mauvaise langue, raconte que ledit cour- rier avait une « amie « à Kérya, que, pour passer quelques jours avec elle, il a fait le crochet de la route du sud, et que nous devons cette heureuse rencontre à un pur hasard. L'exprès fùt-il, en effet, arrivé un jour plus tôt à Tcher- tchen, le heg, ignorant notre approche, l'aurait laissé conti- nuer sa route vers Yanghi-K(')]l. En tout cas, grâces soient rendues à la beauté de Kérya qui m'a valu ces messages bienfaisants : sans elle, ma poste ne m'aurait été remise qu'à mon retour au camp de Yanghi-K(">ll.

A Tchertchen, tous les indigènes me parlent de ruines situées au milieu des sables à Andere-Terem, à 170 kilo- mètres dans l'ouest. L'un d'eux affirme qu'il y a une tour en faïence bleue, haute de 10 mètres, du plus singulier effet ; à la vue de ce monument, il aurait été saisi de terreur, croyant à une apparition, et incontinent aurait pris la fuite. Les assertions de tous ces gens sont évi- demment empreintes d'exagération et souvent contradic- toires ; aussi, pour résoudre la question, je décide de pousser jusqu'à Andere-Terem.

ciiArriuM X

I.K rm.K KN ASIK

Trois cent (/(tarante hilnmùircs par .'iff di- J'roid.

Le M jauvioi- 1!H)0, je pars avec sept cliovaux, dont deux chargés de bagages et, de douze jours de vivres. Nous prenons V « AstAU-Djrdl », la route inférieure conduisant à Nicha. En 1889 elle a été parcourue i)ar le capitaine Roborovskv, de rexi)édition du général Pievtsov; c'est la seule fois, pour ainsi dire, au cours de mon expédition, j'aie suivi un chemin déjà connu.

Les dernières maisons de Tchertclien dépassées, nous retombons dans le désert. A gauche des sables, à droite des tamaris, parfois même des i)eupliers, puis çà et k\ des ter- rasses d'argile dues à l'érosion éolienne. Au milieu de cette solitude toute blanche se déroule le sentier, faci- lement discernable grâce à l'absence de neige sur la piste.

Le soir, campé au point d'eau de Kallasti.

Le lendemain, au réveil, 32" de froid, et il souHle une âpre brise d'ouest qui vous transperce.

Après une demi-heure de route on est littéralement gelé jusqu'à la moelle. Je descends de cheval, mais j'ai beau me donner du mouvement, tous mes efforts pour me réchauffer demeurent sans résultat. A la prochaine source nous allu- mons un grand brasier, et, après nous être rôtis congrùment, nous repartons. Nous marcherons ainsi toute la journée : une ti-otte, puis de temps à autre un bon tour de broche.

128 DANS LES SABLES DE L'ASIE

Dans raprès-nùdi, nous croisons une petite caravane de Tatars qui se rendent de Kérya à Ouroumtsi, et un marchand (jui porte des draps et des cotonnades au bazar de Tcliertchen.

Vers le soir, la neige reprend; toute la nuit elle tombe. Sur l'ancienne couche gelée, elle se dépose molle et flo- conneuse comme un duvet.

Un paysage triste et morose, cette lisière du désert. Des sables, des étendues stériles ; seulement de loin en loin des roseaux, des tamaris rabougris ou quelque peu- plier isolé.

Dans la journée, rencontré un pauvre hère qui i'ait à pied le voyage de Kérya, en la seule compagnie de son chien. La bête a, comme son maître, une mine piteuse ; avec cela, elle est couverte de sang, et n'a plus qu'une oreille; encore est- elle à moitié détachée. L'homme nous raconte que son chien a reçu ces blessures dans un combat avec des loups, la nuit. Ces animaux sont nombreux dans la région, à en juger d'après les traces qu'ils ont laissées sur la neige.

Il ne doit pas être précisément agréable, ce long voyage de Tchertchen à Kérya, en plein liiver, à pied, et solitaire. Le pauvre pèlerin n'en est nullement effrayé ; la nuit, nous dit-il, il allume un feu et les loups se tiennent éloignés ; le jour, ces animaux se retirent loin du chemin.

Le lit du Kara-Mourane que nous coupons est absolu- ment vide. Large de 70 à 100 mètres, et profond de 1 ou de 2 mètres, il roule parfois en été des eaux abondantes, lorsque des pluies copieuses sont tombées sur les montagnes.

Dans la nuit du 19, le thermomètre descend à 28" sous zéro.

Comparée au désert que nous venons de traverser, cette région est relativement animée. Hier nous avons croisé un chemineau, aujourd'hui nous trouvons deux ber- gers, puis un caravansérail oii loge un fonctionnaire chinois qui va rendre ses comptes à ïa/nùane de Kérya.

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CAMP DE Y.\N(illl-KOI.I- (tOUR A-SALt.lA.N-uL l)

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I.K C\>\y DE YANOlIl-kOLL. A UKOITK, LA HUTTE CONSTRUITE PAR l.E BEG

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Los principaux cvônemenls du voyage sont, ouivo ces rencontres, la lrav<M*s(''C des lits des cours d'eau qui des- cendent du Kout'n-Lun pour so perdre dans le désert. Nous coupons ainsi le Molldju ; une fois arrivé dans la plaine, il se divise en un delta et est peu à peu absorbé par les sables coinine par une »'ponge.

Trc"» curieux les bergers perdus dans ces solitudes ; d'excellentes gens, mais très larouclies. l'ne (bis seu- lement qu'ils eurent reconnu nos bonnes intentions h leui' égard, ils s'apprivoisèrent.

Leur voix très douce, d'un timbre agréable, laisse l'im- pression qu'ils font peu usage de cet organe et ipi'ils ont en quelque sorte peur d'eux-mêmes, en s'entendant parler. Vn de ces bergers, que nous employons comme guide, a un organe auquel il sait donner les inflexions et les accents les plus variés; à l'entendre, on l'eût pris pour un homme de manières distinguées et pour- tant c'est un vrai sauvage. Il est vêtu de peaux de mouton des pieds à la tète et de sa vie ne paraît jamais avoir été en contact avec l'eau. Avec sa peau noire, ses petits yeux obliques, son nez épaté, sa mine absolument imberbe, il ressemble à un Indien.

i^2 j'a/aii'/-. Toujours de la neige; son «'paisseur dépasse un pied. De mémoire d'homme, paraît-il, l'hiver n'a été aussi froid, ni aussi neigeux.

Abandonnant le chemin, nous piquons droit vers la « ville ruinée », le Kona-Chai-, suivant l'expression des indigènes.

Pas facile la marche au milieu des taillis de tamaris morts et des massifs de petites dunes. A chaque instant les chevaux culbutent dans des trous masqués par la neige. A certains moments les pauvres bêtes avancent comme à la nage à travers le pulvérin blanc.

Enfin voici les ruines. C'est, d'abord, une enceinte en

M

132 DANS LES SABLES DE LABIE

argile avec un appareil de piliers encore debout; la cons- truetion est haute de 5'",8". L'épaisseur des murailles indique une ancienne forteresse. Plus loin s'élèvent des tours ruinées près desquelles le camp est installé.

La neige tombe toujours, et paralyse nos recherches. Le terrain paraît, du reste, peu fertile au point de vue archéologique.

Comme d'habitude, mon lit est étendu par terre, sur le sol simplement débarrassé de la couche glacée qui le recouvre. Pour me préserver de l'averse constante, un feutre est étendu entre les branches d'un tamaris au-dessus de ma tète.

Pendant la nuit j'ai, à plusieurs reprises, la vague sensation d'un iilet d'eau glacée me coulant dans le dos; mais le sommeil éteint bientôt cette impression. Lorsque je me réveillai le lendemain matin, j'étais dans un ])ain. La neige avait été si abondante que, sous son poids, le feutre s'était incliné et m'avait déversé son contenu dans le cou. Je ne pris même pas un rhume.

Il y a eu certainement ici un établissement humain important. Au-dessus de la nappe blanche émergent des bossellements de terrain indiquant l'emplacement d'an- ciennes habitations. Les vestiges d'un canal d'irrigation sont visibles; il amenait évidemment une dérivation de la rivière voisine de Bostane-Tograk. La ruine la mieux conservée est une tour de 10"°, 5" de hauteur, mesurant une circonférence de 24", 2"; elle porte une ouverture, quoi- qu'elle soit à l'intérieur complètement pleine. Dans le sud- est apparaissent deux autres tours; elles jalonnent vrai- semblablement une route.

Des fragments de poterie cuite, rouge et noire, sont partout abondants, mais je ne découvre aucune trace d'inscription ou d'ornementation. Tous ces débris sont d'ailleurs en fort mauvais état.

i.i; l'Mi.i: i:n asik j33

I/i'|i:iissciir i|r l;i cMinlir i|<' iiciirc rcinl iinpossiMc un.; rx|ilMr;iti(>ii m<'lli< Mli(|iii' >\f '■>•> ruines )|ui liV-s r-crlaineinfiil s(M'iut ri'coii.lc ( 1).

AlilV's it|;i iKiiis ;ill(iiis i':iiii|irr silf les Ijunl-^ du lin tane-'I'n,i,'i;ik. Le lit, Uiv^r d.- 111 inèlrcs, osl onciulr.' do Ihm'^'cs hautes de 8 nièlics; il est ronouvcil d'un»' coucIil! de glaee ('i»;!!».- de d'",.")!) ijui repose SUr le fond. Ceitt! puissaiiee do la <ilaL-(' prnNJent de ce i|u"elle est nourrie par une source située dans le lit mênie de la rivière; tnule l'eau <|u'elle pmduii est iucnniineul irelée, et <-uiitril)U(> pal' >uite à aufiiiieuter la couclu- priuiilivo de ^dace.

Le lendemain, tnujnurs s(.>us une neii,''e abondante, en suivant l(>s hords du Hustane-Tngrak, nous gagnons Andere et le Halja-Koll. Nous rei)renons ensuite le olienun d'Andei-e.

Pendant ce trajet nous rencontrons senleinent une cai-a- vane d'ânes chargés de peaux di\i//(/iS sauvages et (U'hiithincs, provenant du Thihet septentiional et qu'elle apporte à Kérya.

Le retour à Ttdiertchen fut parliculiërenient ])énil)|e. Pendant la nuit du 25 janvier, le thermomètre descendit à 29°, 6 et, dans la joui'née, il ne s'éleva pas an-dessus de 14". Le pôle au centre de l'Asii"! Heureusement, sui-

(1) Pendant sa roniarquable et féconde ex|)lorationdu Turlcestan oriental, consacrée presque entièrement à des reclieroiies arcliéoli>i:iijues, M. A. Stein, chargé de mission scientifique par le gouvernement anglo-indien, visita éffa- lenient l'Andore-Daria inférieur et y découvrit les ruines d'une ancienne ville. Tout particulièrement importants sont les manuscrits qu'il mit à jour dans Cette localiti'. A toutes les personnes ([ui s'intéressent au problème archéolo- gique que l'Asie centrale pose à la sagacité des savants, je recommamle le beau mémoire de M. A. Stein, Archeolo(jical exploration in Chinese Tur- kestan, preliminnnj report, Londres, i'.IOl. Les découvertes ((ue j'ai faites ilans la réirion du Lob re<;oivent une lumière particulière des recherches cons- ciencieuses de ^L Stein dans un autre ordre d'idées. i.Vo<e de l'auteur.)

Depuis, AL Stein a publié sur sa très importante exploration archéolo- gique en Asie centrale, un livre du plus grand intérêt : Sdiid buricd ruins o/" Khotnn. Londres, Fi.sher Unwin, ['MH. Un volume in-S" de 502 pages avec carte et gravures. (.Vote Jk traducteur.)

134 DANS LES SABLES DE L'ASIE

vant la même route qu'à l'aller, je n'ai point à faire de lever à la boussole.

Pendant ce voyage les températures furent remarqua- blement basses. Dans la nuit du 27, le thermomètre tombe à 31% 2, mais, le lendemain, à une heure de l'après- midi, il remonte à 16". En l'absence de vent, on éprouve alors presque une impression de chaleur.

Dans la nuit du 28 janvier le thermomètre à niinima descend à 32% 2 ; toute la journée nous n'en chevauchons pas moins à francs étriers.

Tchertchen n'est plus loin, aussi nous poursuivons la route après le couclier du soleil pour pou^"<lir dormir sous un toit.

Dès que la nuit est tombée le froid devient vérita- blement atroce. Pour me protéger la figure je passe un cache-nez presque jusqu'à hauteur des yeux. Pas de danger que les secousses du cheval le fassent tomber : le produit de ma respiration gèle immédiatement sur la laine, et le foulard demeure attaché par une couche de glace à ma barbe et à mon nez.

Par une pareille température il est très difiicile de tenir les yeux ouverts. La bise, atrocement piquante, nous tire des larmes, lesquelles se congèlent aussitôt et à chaque instant il devient nécessaire de débarrasser les cils des granules de glace qui les frangent.

Après cette froide expédition je laisse à penser avec quel plaisir j'entre dans riiospitalière demeure du heg. Immédiate- ment ce brave homme me fait préparer un véritable festin : du thé bouillant, des œufs frais, du miel ; après cela, c'est une jouissance de sybarite de se coucher dans un lit, bien au chaud et de lire les journaux et les lettres qui vous apportent le parfum de l'air natal.

Mais je ne m'amollis pas dans ces délices de Capoue, et bientôt je reprends la route du désert sous la bise glaciale.

ciiAiMrh'i': XI

KNCOKK I,K I>i:sEUT

A 1(1 recherche de rancien lit du Tchrrtchen-Daria. L'Eitrk- 'J'arini. Retour au Yarujhi-Koll. Les cosaques de Trans- Inù'halic. La vie au laniit.

!)•• 'IVliri-tcln-ii. uni' route passant par le Tcliertclion-Da- lin, Tchai'klilik ft le distiict du Loi), m'aurait ranicm' sans (liflieullé au camp de Yaniilii-K«ill. Kn 1895 j'avais suivi les principales pai'ties de cet itinéraire ; je résolus donc de m'écarter des sentiers battus et de rejoindre ma base d'opé- rations en mentbnçant une seconde lois dans le désert.

Un problème de g:éo£îraphie physi(|ue m'attire de nouveau dans les sables. Ainsi (jue je l'ai exposé plus liant à din'i'- rentes reprises, toutes les rivières descendues d(\s montagnes dans le vaste bassin fermé du Tarim divatruent et éprouvent les plus ('[ranges déplacements. Au nord du «-ours actuel du Tchertchen-Daria, par exemple, se trouve un ancien lit Huvial <{ui, à une épocjue antérieure, a été utilisé par cette rivière. L'explorateur russe Roborovsky a placé par renseignements <"e lit ù soixante-cinti kilomètres du Tchertchen-Daria actuel; mais il n'a pu le visiter. Je me propose en conséquence de suivre à travers le désert la trace ouverte jadis par le Tchertchen-Daria, afin d'obtenir une valeur précise de son •tiéplacement.

Le 30 janvier je me mets en route. Le temps n'est guère ■encourageant. Un ciel nuageux, des averses de neige et un

138 DANS LUS SABLES DE L'ASIE

vent qui \ihis coiipo la figure; le thermomètre marque 15" au-dessous de zéro à 1 heure de l'après-midi.

Nous reprenons le chemin de Keui^-Laïka, le point nous sommes sortis du désert, il y a vingt-deux jours, et, le 2 février, après nous être assurés le concours de deux guides, nous nous acheminons à travers des broussailles de tamaris et des bois morts, vers l'ancien lit du fleuve, le Tiong- Chipang, comme le nonunent les indigènes.

... Le voici très nettement mar(|ué par de hautes berges avec des bouquets de tamaris et de rares peupliers. Au nord de cette déj^ression, c'est le désert des sables mobiles dressés en hautes vagues, comme une mer prête à déferler. Cette mer a même déjà déferlé en quelques points, jusque sur la rive droite de l'ancien sillon du fleuve. De ce côté on voit, en eflet, plusieurs huttes de bergers en partie recouvertes par les dunes ; elles paraissent vieilles d'un ou de plusieurs siècles.

Plus loin l'ancien lit se partage en deux branches; celle de droite rejoint le Tchertchen-Daria, tandis que l'autre s'allonge vers l'est-nord-est. également nous découvrons des ves- tiges de l'activité humaine qui s'est exercée jadis sur ces rives aujourd'hui solitaires. Dans le bras est-nord-est apparaissent des fragments très bien conservés de deux digues faites de pieux ; elles étaient destinées à pousser les eaux vers la droite. Cette seconde branche rejoint, elle aussi, le Tcher- tchen-Daria : en la suivant nous arrivons à Sou-Eussyen.

... Dans la nuit du 3 février, des bandes nombreuses de loups affamés rôdent autour du camp. Le froid les a rendus agressifs; aussi bien est-il prudent de tenir les chevaux entravés tout près du camp.

Après avoir constaté qu'il n'existe pas, tout au moins dans cette région, un ancien lit du Tchertchen-Daria au nord du fleuve actuel, nous passons sur la rive droite. On ne voit dans ces parages ([u'une section de lit abandonné ; son existence prouve que les eaux n'ont pas toujours une ten- dance à couler de plus en plus à droite, lorsqu'elles se

S&i

iiNcoith; i.i': i)i;si;Rr m

déplacent. Près do cette ancieniio trace de la rivière se trouvent les plus \xvos peupliers (pie j'aie jamais rencontrés dans le 'l'urliostan oriental. Au ras di- terre l'un mesure une cir- conférence de 4", 7."), l'autre de ()"',8(); leiii- taille ne (k'jjasse pas, ce|)ondant, (> à 7 mètres ; à 1 mètre du sol leurs ti-ones se divisent en hianclies bizarrement (■()nltturn<''es. La \n-6- sence de ces arbi-es en cet endroit indiipie (pie, iiendant des siècles, le lleuve a utilisé le lit aujourd'hui abandoimé.

ImnK'diatement après ces peupliei-s nous découvrons un ancien cimetière musulman et des ruines d'habitations. La plus grande mesure lo mètres sur l.'i; au milieu on distingue les vestiges d'un canal d'irrigatiim ; il conduisait à des champs dont l'emplacement est encore tn'-s aisément discer- nable. Maintenant c'est le désert et la stérilité.

La journée du lendemain est omplo_vé(j à exploroi- d'au- tres tombes situées plus loin. Trois ans auparavant, dans l'espérance d'y d(';couvrir de l'or et des objets précieux, les bci'gers du voisinage les avaient fouillées; ils avaient aban- donné trois cercueils au pied d'un tamaris. Deux renfer- ment des corps relativement bien conservés ; les vêtements (jui les envel(jppcnt ont encore gardé leur couleur; il est donc facile de reconnaître que ces dépouilles n'appartiennent ni à des Chinois, ni à des Mongols, mais à des Aryens. J'ai tout lieu de penser que ces restes sont ceux de « raskolniks » russes (|ui, pour fuir la persécution religieuse, ont, vers 1820, ([uitté la Sibérie et se sont dirigés vers le Lob, et dont on n'a jamais entendu parler depuis.

Après cette exploration funèbre, nous poursuivons notre route sur la rive droite du Tchertchen-Daria.

Pn''s d'un parc à moutons abandonné, la neige porte les empreintes du passage d'un tigre. Le carnassier, con- naissant sans aucun doute l'endroit, est venu à la décou- verte de quelque proie facile.

Dans ces parages le gibier est abondant : cei-fs, che- vreuils, sangliers.

142 DANS LES SABLES DE L'ASIE

La caravane chemine sur la glace du fleuve, recouverte de neige. Cette nappe unie offre aux chameaux une piste facile ; nous avançons aussi aisément que sur une rue asphaltée.

5 février. Encore des traces de tigre. Plus loin une peau de chevreuil au milieu d'une mare de sang piétiné : évidemment une victime des loups.

Marche monotone tantôt sur la glace, tantôt dans des lits abandonnés; ce sont d'anciens méandres que les eaux ont désertés depuis longtemps.

La nuit suivante, 29" sous zéro !

Dans la nuit du 9 février le thermomètre ne descend pas au-dessous de 20°, 1 ; durant le jour il remonte à 7°, 6. Depuis six semaines jamais la température n'a été aussi élevée.

Le lendemain, à 1 heure de l'aprrs-midi, seulement 2" au- dessous de zéro; en comparaison de 30" de froid, c'est la chaleur.

Dans la journée nous rencontrons un ancien lit très net. Il est encaissé enti'e de hautes berges, tandis que la rivière actuelle est large et peu profonde, ce qui paraît bien indi- quer qu'elle n'a pas eu encore le temps d'atteindre son profil d'équilibre. A la bifurcation du nouveau lit et du lit ancien, les bois de peupliers qui accompagnent le fleuve s'arrêtent brusquement ; les quelques arbres qui se trouvent plus loin ne datent certes pas de plus de trente ans ; au contraire, sur les bords du sillon maintenant à sec apparaît une bande continue de bois aujourd'hui morts et desséchés. L'aspect de la végétation fournit donc une preuve de la jeunesse du cours actuel du Tchertchen-Daria.

Depuis huit jours nous cheminons dans le désert froid et morne. Cette solitude devient singulièrement pesante; le 11, enfin, nous trouvons une hutte habitée. Les indigènes nous annoncent (|ue le bras à sec que nous avons rencontré va re- joindre un lit du Tarim également abandonné, l'Ettek-Tarim.

i;n( iiur: i.\: |)i:.si:ht 143

A «t'ttt' iiouvollc, iiK'ii |>;irti est vit*- pris ; nous allons nous iliri^iM" «in ce cnl»' j>oiir «'liidior cri atK'i(>n lit, cl pour essa_v»M' (If roconstitiior, par «les obsorvalions |)r*'M-isos, l'Iiis- tuire (les «livMj^ations (les lliMivfs do cottt' iV'gion.

AuiUM indif^^nc iw consent h me servir de gnidc dans cette nouvelle direction; mon embarras eût donc été ^'i"and si je n'eusse rencontré Togdasine, le beg de TcharkalyU, un de mes Ivins amis du vovagc précédent, fpie Ydinhunc avait dépôclié ;i ma rencontre. Il connaît rKtteU-Tarim prjur l'avoir longé, il y a vingt-trois ans; de suite il m'offre de me servir de guide de ce côté. D'après Togdasine, r-ette branche du Tarim a été abandonnée depuis trente ans ; auparavant elle détoui'uait environ la moitié du débit du rteuve.

Le lévrier, après une courte étaj)»' nous arrivons au point le bras le plus septentrional du Tehertclien- Daria incline vers le sud-est et vers le Lob-Krdl, connue on apj)elle ici le Kara-Bourane.

A partir de là, nous avons à couper une bande du désert sans aucun point d'eau ; il est donc nécessaii-e de |)rendre une provision d<' glace.

Aujourdliui, pour la première fois depuis sept semaines, le thermomètre dépasse 0°, mais dans la nuit il retombe à 24".

Marchant au nord-est, nous atteignons, le 15 février, l'hlltek-Tarini, puis le suivons. Ce lit s'étend dans la direc- tion nord sud ; jadis, lors(|u'il était rempli, il se déchargeait dans le Kai-a-Bourane, près du liameau de pécheurs appelé aujourd'hui Lob. Sur la rive, bien que le sol soit sec comme de l'amadou, les broussailles forment des taillis toutîus ; la napj)e souterrain<' se trouv(> donc à une faible profon- deur.

L'ancien lit du lleuve est remarquablement bien conservé, la trace laissée |)ar le passage des dernières eaux apparaît extrêmement nette. En différents endroits, le bois Hotte

114 DANS LES SABLES DE L'ASIE

qu'elles entraînaient est encore en place, elles l'ont (léi)osé. Il est certain que l'abandon de ce chenal ne remonte pas à plus de trente ans.

Ma théorie des déplacements périodiques du Lob-Nor reçoit de ces observations une confirmation éclatante. D'abord la présence de beaux bois de peupliers sur les bords de l'Ettek-Tarim et leur absence sur la section du Tarim proprement dit, parallèle à cet ancien lit, prouvent que ce dernier cours est récent, puisque la végétation, qui accom- pagne toujours les eaux, n'a pas encore eu le temps de se développer sur ses rives. En second lieu, à l'est de l'Ettek- Tarim s'élève une masse énorme de sables, le Tagh-Koum {la montagne de sables) ; c'est donc la preuve qu'à une époque antérieure le Tarim ne passait pas à l'orient de ces dunes. En efïet, si le fleuve eût existé de ce côté, le vent d'est n'aurait pu apporter dans le Tagh-Koum les sables qui s'y trouvent actuellement. Cet amoncellement n'a pu se produire que pendant une période durant laquelle le Tarim s'arrêtait plus au nord et se déversait dans l'ancien Lob- Nor, situé en amont du Kara-Bourane et du Kara-Kochoun. Rétablissons par la pensée cette ancienne topographie : nous voyons alors que les sables ne rencontraient aucun obstacle dans leur marche vers l'ouest, et pou^■aient s'entasser au Tagh-Koum .

La bande de forêts qui longe l'Ettek-Tarim est large de 3 kilomètres ; elle est bordée à l'est par des dunes escarpées, et, à l'ouest, par des sables (]ui montent égale- ment en hautes vagues plus loin^ dans l'intérieur du désert. En quelques points les sables ont envahi l'Ettek- Tarim, formant un pont entre les deux parties du désert.

A Bach-Arglian, nous rejoignons le Tarim et le soir nous arrivons à Arghan ou Aïrilghan.

Combien réduit est, dans cette région et en cette saison, le grand fleuve de l'Asie centrale ! Il est maintenant com- plètement épuisé. A Bach-Arghan, ce n'est plus qu'un filet

i:n(OUi: i.i: i>i:si;i(r ii'i

1;II'h;i. (Il •::.*.'{ mrtics iri-dllMll il'mir ciiliclic (le ^'laiV' (11" 0'", .")().

D'Ar^'liiiii je in'arliciiiiiir \<Ts l<; Yaii^^'lii-Knll cil siii\:iiit le Ivnuiiitjfkicli-'raiiiii. La (Icsfriplii.n de cette rmit»' n'ollVirail aiirmi iiik'ivl jimir la pliipai-l des Icclciiiv; ; elle iic serait t|u'uiif iioiiKMiclatiii-c di' lacs, <lc fausses i-i\ici-<'s, df lits abaiuloniu's, de liras de llcuvc se ramiliaiit dans t(»utcs les diroctioiis. Cette cniitréeest en (|Uelijiie sfirte un iiiunense d(dta à ti'aveis lc(|uel les (>aux <liva^Mient sans cesse.

Les nuits sont toujours très fioides ( 18", 8j mais dans la journée le thermomètre munie et imus jouissons d'une tempérât ui'e presque priritanière.

Le 21, nitus sommes à Doural, i-ésidence de Vd/iiUmc qui régit tout le pays Je Lob, et le lendemain à Tikkenlik. Le 24, nous rejoignons le camp de Yau.i,dii-Kr)|| après une absence de plus de deux mois.

Notre dernière étape est une marrhe ti'ir»iupliale. Les habitants de tous les villages précédés de leurs /y^^^.s viennent ù notre rencontre; ces braves gens manifestent une joie sincère de nous revoir, aloi-s que depuis longtemps ils nous croyaient perdus dans les sables.

Au milieu île ces congratulations retentit un fracas de galop dans un cliquetis d'armes et de harnachement. A franc étrier, arrivent trois cosaques en grand uniforme : à la dis- tance réglementaire ils s'arrêtent, et me rendent les hon- neurs. C'est Sirkine et les deux cosaques de Transbaïkalie arrivés à Yanghi-Ki'iU depuis mon départ et qui, par ordre de S. M. l'Empereur de Russie, seront attachés à ma per- sonne j)endant tout le voyage.

... Voici le camp. Entre les rangs de la population des environs accourue pour jouir du spectacle de notre retour, je fais une entrée en grande pompe. En fait de distractions ces braves gens ne sont pas gâtés.

Le camp a fort bon air; tout est propre et en ordre. Les

14n DANS LES SABLES DE L'ASIE

constructions ont été agrandies et améliorées, les animaux sont gras et en bon état. La .-fuite d'un ciiameau est la seule perte survenue pendant mon expédition ; je n'ai donc que des éloges à adresser au cosaque Sirldne à qui était confiée la garde de ma base d'opérations.

Le chameau fugitif a probablement pris peur à la suite du passage d'un tigre. Ce félin vient, en effet, jusqu'ici. Un de nos voisins en a capturé un de fort belle taille pendant l'hiver.

Chaque jour passent des troupes d'oies retour de l'Inde; il en est ainsi, paraît-il, depuis le 15 février environ. Ces oiseaux refont maintenant en sens inverse le long voyage que nous les avons vus entreprendre, il y a quatre mois, et toujours ils suivent la même route du Tarim. Rarement ils coupent directement à travers le désert. Tous les jours et par tous les temps, ils passent en longues files au-dessus du camp. Les indigènes assurent que les mêmes colonies de volatiles reviennent pondre chaque année aux mêmes places, et que les différents membres de cette société ailée ont en quelque sorte des droits de propriété sur les terrains ils s'établissent, absolument comme chaque indigène a, par tra- dition, le droit de pèche exclusif sur certaines parties du fleuve.

Ces passages nous permettent de nous ravitailler en viande fraîche. Chaque jour les cosaques vont à la chasse, jamais ils ne reviennent bredouilles. Un soir, ils rapportent des faisans; un autre, des sangliers ou des chevreuils, une autre fois des oies ou des canards.

En mon absence, Toura-Sallian-Ouï est devenu un véri- table marché très connu et très apprécié dans toute la région du Lob. Autour de la ville principale se sont constitués de petits c( faubourgs « occupés par divers corps de métier, un forgeron, un menuisier, un bourrelier. Un tailleur de Kou- tiar est même venu s'établir à notre village ; le travail ne lui manque pas ; toute la journée on entend bruire sa machine

l'.Ncoiti: II-: Disi.m 117

à niinlii'. De Kiiiitinr d do Km-la airivi'iit riisuito des iiiar- rliaiids a|i|)nitaiit les iiiarcliaiHlist-s dont ils osix'tciiI |M>ii\nir iiniis iMiiniir : du sinTr, du tin', dr la |Hircf'laiiH', des llu'ii'Tcs. In di' rcs r(i||)()rtoiirs l'Icva nirtiic iiiif liutte on i((si'au\ t't v installa nn vrritaMc; l)a/ar, «ni n^.cs gens passc-nl tiiiitr la jniiinro à <"iiiser ft à boii'c dn lin' ; dr |f'm|).s à autre si-ulemcnl ils font ([Uchiufs j)ptiles cinplottcs.

I ,cs VDvauours ((ui snivair-nt la grande l'outn situ<''(' un \n'\i plus au noi'd ne inaii(|uairnt pas de se d<''tourner do leur olieniin pDur visitei- T<>ura-Sallian-Ouï, ot gf'nt'ralomonl V passaient la nuit. Tous ne venaient pas simploinent pai' ourinsitt''; des marchands s'ai-rètaiont dans l'ospoir de faire de honnos allairos, do nous vrndi"o dos chrxaux, par

«•XfMliplo.

Jusqu'à uiio lirui'o avaiii'i'o de la nuit, c'est un iiiouve- niont contiim de visiteurs et de marchands ot un bruit ronstant. Lors(|ue lo dornior t'iranger a (juitté le camp, la lantorn<> allum(''e au milieu du « march*'' » est <^teinte ; le silence se fait alors, troublo seulement par lo bruit dos pas du veilleur ot parles aboiements des chiens.

Pondant mon absence Sirkine a très ponctuellement exécuté les observations météorologiques réglementaires : durant ma prochaine expédition, il conservera le commande- ment du camp.

Maintenant que les deux cosaques de Transbaïkalie m'ont rejoint, je devrais renvoyer Sirkine et Tchernov (|ui font partie de l'escorte du consul général de Russie à Kachgar. Mais ces braves soldats se sont montrés si attachés à leur de- voir et si utiles qu'il me coûte de m'en séparer. J'écris donc au consul Pétrovskv pour le prier de solliciter de leurs chefs leur maintien auprès de moi, et, persuadé que ma demande sera favorablement accueillie, je garde mes deux fidèles ser- viteurs. Les nouveaux arrivés sont des Bouriates. Outre leur langue maternelle très voisine du mongol, ils parlent cou- ramment le russe. Au cours du voyage, ils apprirent en ouli-e

M8 D.V.NS LES SABLES DE L'ASIE

le turc diaggataï. Ils étaient bouddhistes lamaïtes et à la seule pensée qu'ils allaient se diriger vers le Thibet, leurs veux s'allumaient de joie.

Nicolas Chagdour et Tseren Dorchi Tclierdon, tels sont les noms de mes deux nouveaux serviteurs. L'un et l'autre sont âgés de vingt-quatre ans ; ils font partie du corps des cosaques de Transbaïkalie formé en grande partie de Bou- riates. Ils avaient déjà accompli deux